BILZ  (1)
l' Apprenti voleur

Bretagne _ Plouaret

Armanel - conteur 


Il y avait autrefois une pauvre veuve qui avait un fils. Ils habitaient à Penn-an-Menez, dans la commune de Plouaret, une misérable cabane construite au bord du chemin avec des branchages d’arbres, des fougères sèches et des mottes de terre, et que l’on appelait le château des mille mottes. Ils vivaient d’aumônes, de la charité des bonnes âmes, et tous les jours, ils allaient ensemble mendier de porte en porte, dans les manoirs et les fermes de Plouaret et de Plounévez-Moëdec.

Le jeune garçon, qui se nommait Bilz, était éveillé et intelligent. Il arrivait souvent qu’il volait des pommes et des poires, dans les vergers, prenait les œufs dans les nids de poules et mettait lestement dans ses poches quelques crêpes de sarrazin, quand les ménagères n’avaient pas l’œil sur lui. Sa mère le grondait bien ; mais, c’était peine perdue. Il disait que ses mains seules étaient coupables.

Cependant, on se plaignait de tous les côtés à la brave femme, et, comme Bilz avait déjà douze ans, on lui disait :

— Vous voulez donc que votre fils mendie toute sa vie, Marc’harit ? Il y a assez de fainéants de cette sorte qui courent le pays. Faites-lui apprendre un métier, et qu’il travaille pour gagner son pain, comme tout le monde. 

C’était partout de semblables reproches, et la pauvre Marc’harit rentrait avec son sac plus léger de jour en jour. Si bien qu’elle dit un jour à son fils :

— Il n’y a pas à dire, il faut que tu te décides à travailler, pour gagner ton pain ; il faut apprendre un métier. Que veux-tu être, laboureur, charpentier, maçon, tailleur ?...

— Je connais un meilleur métier que tout cela, ma mère, et c’est celui-là que je veux prendre.

— Lequel donc, mon fils ?

— Voleur, ma mère.

La pauvre Marc’harit, à cette réponse, joignit ses deux mains, leva les yeux vers le ciel et s’écria :

— Jésus, mon Dieu, est-ce possible ?

— Je ne connais pas de meilleur métier au monde, ma mère, et c’est celui que je choisis. D’ailleurs, vous avez un frère qui est un grand voleur, vous le savez bien, et je veux aller apprendre le métier avec lui.

— Bienheureux seigneur saint Gily, et vous tous les vieux saints du pays, s’écria la vieille, vous ne permettrez pas que mon fils soit voleur de profession !

— Eh ! bien, ma mère, reprit Bilz, puisque vous avez tant de confiance en saint Gily, et qu’il ne se passe guère de jour que vous n’alliez lui rendre visite, dans sa chapelle, allez le consulter sur le métier que je dois prendre, et je ferai comme il dira. Mais, pour vous le rendre aimable, je pense que vous feriez bien de lui porter quelques bonnes crêpes aux œufs.

La vieille approuva le conseil de son fils. Elle alluma du feu, mit la poêle à crêpes dessus, prépara sa pâte et fit deux crêpes aux œufs qui avaient une apparence si appétissante, que l’eau en venait à la bouche de Bilz.

Elle les enveloppa dans un linge blanc et se dirigea ensuite vers la chapelle de saint Gily, par le chemin ordinaire. Mais, à peine fut-elle sortie, que Bilz, qui devait normalement rester l’attendre à la maison, prit sa course à travers champs et arriva à la chapelle bien avant sa mère. Il se cacha, dans la niche, derrière la statue du saint. Quand la vieille Marc’harit arriva aussi, à la chapelle, elle s’agenouilla devant l’image du saint patron de son quartier, pour qui elle avait une dévotion toute particulière, et déposa une de ses crêpes à ses pieds. Elle pria quelque temps, les yeux baissés respectueusement ; puis, elle les leva d’un air suppliant sur la statue et remarqua que la crêpe avait disparu. C’était Bilz qui l’avait prise, et il en avait frotté la bouche du saint, de sorte qu’elle était toute luisante de graisse.

— C’est bien, se dit la vieille, en voyant cela, le saint a mangé la crêpe et l’a sans doute trouvée bonne ; je vais lui adresser ma demande, à présent :

— Bienheureux saint Gily, vous me connaissez bien et vous savez que nul autre, dans le pays, ne vous est plus dévoué que moi,  dites-moi, je vous prie, quel métier doit prendre mon fils Bilz ?

— Voleur ! cria Bilz, à haute voix, de derrière la statue.

— Jésus mon Dieu ! s’écria la vieille avec douleur... Mais, j’ai sans doute mal entendu et elle reprit : — Bienheureux monseigneur saint Gily, je vous prie de vouloir bien me dire quel métier doit prendre mon fils Bilz !

— Voleur ! Voleur ! cria encore Bilz, plus fort.

La pauvre femme, toute désolée, les larmes aux yeux, déposa sa seconde crêpe aux pieds du saint, et dit :

— Tenez, bienheureux monseigneur saint Gily, voici encore une bonne crêpe aux œufs, que j’ai faite exprès pour vous, et j’y ai mis tout mon savoir-faire ; acceptez-la et donnez-moi une meilleure réponse, je vous prie.

Et elle marmotta encore une prière, les yeux baissés à terre. Bilz prit la seconde crêpe et la mangea comme la première. Marc’harit levant des yeux suppliants et remplis de larmes vers le saint, lui demanda de nouveau :

— Bienheureux saint Gily, vous qui êtes aujourd’hui dans le paradis, en la présence de Dieu et dans la société de tous les vieux saints de la Basse-Bretagne, ayez pitié d’une pauvre vieille femme qui met toute sa confiance en vous et vient vous demander conseil. Dites-moi, je vous prie, quel métier doit prendre mon fils Bilz ? 

— Voleur ! Voleur ! Voleur ! — répondit encore une voix éclatante, toujours celle de Bilz.

La pauvre vieille tomba comme foudroyée, la face contre terre, et pleura à chaudes larmes. Puis, se résignant, elle se dit:

— Puisque c’est la volonté de monseigneur saint Gily, c’est aussi, sans doute, celle de Dieu.

Et elle s’en revint à la maison, lentement et toute rêveuse. Quand elle y arriva, Bilz y était déjà, depuis longtemps, et il lui demanda :

— Eh ! bien, ma mère, que vous a dit le saint ?

— Le saint a mangé mes crêpes ; mais à toutes mes demandes il a toujours répondu : voleur ! voleur !...

— Quand je vous le disais, ma mère, qu’il n’y a pas de meilleur métier au monde ! Vous voyez bien que le saint lui-même est de mon avis.


Il fut donc décidé que Bilz irait apprendre le métier de voleur avec son oncle, et le lendemain, Marc’harit alla le lui conduire, à la forêt de Coat-an-noz, où il se tenait ordinairement. L’oncle promit de donner des leçons à son neveu, et Marc’harit retourna seule à sa pauvre hutte de Penn-an-Menez. Bilz lui promit pourtant qu’il ne la laisserait manquer de rien et qu’elle aurait de ses nouvelles, sans tarder. 

Pour son coup d’essai, son oncle le chargea de dérober un bœuf gras de l’étable d’un seigneur des environs. Bilz s’en tira à merveille et amena le bœuf à son oncle, dans un champ de genêt, où il attendait. C’était la nuit. L’animal fut aussitôt tué, écorché et dépecé.

— Tiens, dit l’oncle à Bilz, voilà ta part. Et il lui donna la peau.

— Comment ! Je n’ai que la peau ? dit Bilz, alors que c’est moi qui ai eu toute la peine et couru le danger ?

— Il me semble, répondit l’oncle, que tu devrais être satisfait, puisque je veux bien t’apprendre encore le métier.

— Donnez-moi au moins un peu de viande, pour ma mère.

— Eh ! bien, voilà les poumons ; porte-les lui et reviens, vite.

Bilz n’était pas content. Il prit la peau du bœuf avec les poumons, les chargea sur son dos, pour les porter à sa mère, et tout en marchant, il maugréait et méditait une vengeance. En suivant le sentier qui traversait la genêtaie, l’idée lui vint de nouer deux à deux des branches de genêt prises des deux côtés, de manière à former des obstacles, des barrages qui feraient trébucher son oncle, quand il voudrait passer. Cela fait, il monta sur le talus qui entourait le champ, suspendit sa peau de bœuf à une branche d’arbre et se mit ensuite à la battre avec un bâton, en criant de toutes ses forces : au voleur ! au voleur !... L’oncle, en entendant ce vacarme, crut que tous les valets du château étaient à ses trousses. Il chargea un quartier de bœuf sur ses épaules, cacha le reste parmi les genêts et prit la fuite. Mais, dès qu’il s’engagea dans le sentier, il trébucha et culbuta ; il se releva, mais, quelques pas plus loin, il tomba encore, sous son fardeau, si bien qu’il dut renoncer à l’emporter, pour se mettre en sureté. Bilz battait toujours la peau, à tours de bras, et criait : au voleur ! Enfin, quand il jugea que son oncle était assez loin, il descendit du talus et porta à sa mère le quartier de bœuf abandonné par son oncle sur le sentier, après avoir caché le reste, qu’il vint prendre plus tard.

— Jésus ! mon fils, ne crains-tu pas d’être pendu ? s’écria la vieille Marc’harit, à la vue des provisions que lui apportait Bilz.

— Soyez tranquille, ma mère, répondit celui-ci, car bien fin sera celui qui me pendra.