BILZ 

2 _  La bourse ou la vie

Armanel - conteur


Bilz, se jugeant capable de travailler désormais seul, et pour son propre compte, ne retourna pas auprès de son oncle de la forêt de Coat-an-Noz. Il accomplit avec bonheur, dans le pays, quelques exploits dont il partagea les profits avec sa mère, qui vivait à présent à l’aise et commençait à croire que son fils n’avait pas tort, quand il lui disait qu’il n’y avait pas de meilleur métier que celui de voleur, à la condition pourtant d’être adroit et avisé.

Mais, bientôt des plaintes arrivèrent de tous côtés contre lui, la maréchaussée le surveillait de près et le contrariait dans l’exercice de sa profession, si bien qu’il crut prudent de s’éloigner et d’aller exercer ailleurs. Il se dirigea vers Morlaix. Comme il cheminait tranquillement et seul sur la grand’route, il rencontra, entre le Ponthou et Plouigneau, un cavalier de bonne apparence qui lui demanda :

— Où allez-vous ainsi, mon brave homme ?

— Chercher du travail, lui répondit Bilz.

— Que savez-vous donc faire ? Quel est votre métier ?

Bilz le regarda en face, et voyant que l’homme ne sentait pas la maréchaussée, il répondit avec assurance :

— Je suis voleur de mon état.

— Ah ! Vraiment ? reprit l’autre ; je suis le chef de la bande qui travaille dans ces parages, et si tu veux te joindre à nous, tu n’auras pas à le regretter, car nous faisons de bonnes affaires, par ici.

Bilz accepta, sans hésiter, et le chef de brigands le conduisit dans un vieux château, au milieu d’un grand bois. Il fut étonné de la grande quantité de butin et de richesses de toute sorte qu’il vit là. Le chef le présenta à ses hommes et l’on passa toute la nuit à boire, à chanter et à se raconter des exploits et des tours de finesse, tous plus forts les uns que les autres.

Le lendemain, pour éprouver l’adresse et la science du nouveau compagnon, le chef lui dit :

— Il y a, non loin d’ici, un riche fermier qui doit se rendre aujourd’hui à Morlaix, pour payer sa Saint-Michel à son seigneur. Il aura sur lui une bourse de cinq cents écus. Tu iras le guetter au bord de la route, et tu m’apporteras cette bourse. D’après la manière dont tu mèneras cette affaire, qui n’est pas difficile, nous verrons si nous pouvons compter sur toi. Voilà un bon pistolet. Maintenant, le reste te regarde.

— C’est bien, répondit Bilz.

Et il prit le pistolet et alla se poster derrière un buisson, au bord de la route. Il vit, sans tarder, venir le fermier, monté sur un bon bidet. Il s’élança de sa cachette, comme un chat qui guette une souris, saisit la bride du cheval et, présentant le pistolet au cavalier, à bout portant, il lui cria :

La bourse ou la vie !

Le pauvre homme, à demi-mort de frayeur, lui dit :

— Au nom de Dieu, mon brave homme, laissez-moi poursuivre mon chemin, sans me faire de mal ; j’ai femme et enfants et je ne suis pas riche. Cet argent que je porte à mon seigneur est toute ma fortune, et si vous me l’enlevez, je suis ruiné, à tout jamais.

— La bourse ou la vie ! répéta Bilz, pour toute réponse. 

— Eh ! bien, prenez mon argent et laissez-moi la vie.

Et le paysan donna sa bourse à Bilz. Celui-ci, qui avait bon cœur, quoique voleur, la prit et la vida dans son chapeau. Il mit la bourse dans sa poche et rendit l’argent au fermier, en lui disant:

— Prenez cet argent, puis partez, vite, et estimez vous heureux d’avoir eu affaire à moi.

Le fermier ne revenait pas de son étonnement. Il mit pourtant son argent dans ses poches et déguerpit, sans qu’on eût besoin de le lui dire deux fois.

Bilz, de son côté, retourna au vieux château, dans le bois.

— Eh ! bien, lui demanda le chef des brigands, en le voyant revenir, comment as-tu mené cette affaire ?

— A merveille, maître.

— Tu as la bourse du paysan ?

— Assurément ; la voici.

Et il tira la bourse de sa poche.

— Mais, et l’argent ? demanda le chef, en la voyant vide.

— L’argent ?... je l’ai remis au fermier. Vous m’aviez dit qu’il fallait demander la bourse ou la vie ; j’ai préféré la bourse, et je vous l’apporte. Vous ne m’aviez pas parlé de l’argent.

— Imbécile !... s’écria le chef, en frappant un coup de poing sur la table, où il était occupé à boire avec les siens. 

— La belle recrue que nous avons faite là ! dit un brigand.

— Que ferons-nous de lui ? demanda un autre.

— Lui brûler la cervelle, pour qu’il ne nous trahisse pas, dit un troisième.

— Si nous en faisions notre cuisinier, pour voir, car notre cuisinier actuel ne vaut pas le diable, dit un autre.

— Ah ! Pour cela, dit Bilz, qui n’était rien moins que rassuré sur son sort, vous trouveriez difficilement un meilleur cuisinier que moi. J’ai servi en cette qualité chez le curé de ma paroisse, et il ne se contentait pas de bouillie et de patates pour ses repas, celui-là.

Il fut donc décidé que l’on essaierait les talents de Bilz, comme cuisinier.

Le soir même, la bande partit pour une expédition importante, qui devait durer plusieurs jours, et Bilz resta seul au château. Il le visita et l’examina minutieusement, des caves au grenier, et partout il trouvait du butin provenant de pillages. A force de fouiller jusqu’aux moindres recoins, il finit par découvrir le trésor du chef. Il fut ébloui, à la vue de tant de richesses, or, argent, diamants et bijoux de toute sorte, et presque tous de grande valeur. Il conçut aussitôt le projet d’en emporter le plus qu’il pourrait, et de retourner avec chez sa mère. Un vieux cheval tout fourbu était resté seul à l’écurie. Il remplit un sac d’or et d’argent, le mit sur le cheval et partit, après avoir mis le feu au château. 


Quand il arriva chez sa mère, la bonne femme était à genoux sur la pierre du foyer, soufflant péniblement sur quelques charbons presqu’éteints et essayant d’allumer un peu de feu, afin de cuire quelques pommes de terre pour son dîner. Elle avait le dos tourné vers la porte de la hutte, de sorte que Bilz entra sans qu’elle l’aperçut. Il vida à terre, derrière elle, son sac rempli d’or et d’argent. La vieille se retourna vivement, à ce bruit et, éblouie par la vue d’un pareil trésor, elle crut que c’était le diable qui venait la tenter, et voulut s’enfuir. Mais, Bilz la retint et la rassura. La pauvre Marc’harit ne revenait pas de son étonnement et s’extasiait à la vue de ce tas d’or et d’argent.

— Où as-tu pris cela, mon fils ? dit-elle enfin ; prends garde, ou tu finiras par être pendu.

— Ne vous préoccupez pas, ma mère, d’où vient ce trésor ; nous le tenons, et c’est là l’important ; et quant à ce qui est d’être pendu, je vous l’ai déjà dit, bien fin sera celui qui me fera pendre. En attendant, cachons tout cela dans ce vieux bahut de chêne, et faisons bonne chère et menons joyeuse vie, puisque nous en avons les moyens, à présent.

Ils entassèrent l’or et l’argent dans le vieux bahut placé près du foyer ; puis, Bilz prit une poignée d’or et alla acheter des provisions, à Lannion. Il acheta du pain blanc, de la viande, du lard, du vin et chargea le tout sur son cheval, celui qu’il avait enlevé du château des brigands. Ce fut fêtes et festins, tous les jours, alors, au château des mille mottes. Marc’harit faisait des emplettes, tous les mercredis, aux marchés et aux foires du Vieux-Marché, comme les fermières riches du pays. Elle avait renouvelé toute sa garde-robe, et n’allait plus mendier, de porte en porte. Tout cela faisait jaser et l’on était généralement d’accord qu’elle avait dû trouver un trésor, ou qu’elle avait quelque commerce avec des sorcières, peut-être même avec le diable. Un chat noir qu’elle possédait et affectionnait d’une manière toute particulière était aussi soupçonné de lui fournir de l’argent, à discrétion.