LES TROIS SŒURS
Kilniver (Argyll)
Armanel - conteur
A Kilninver, sur les bords du Firth of Lorne, vivait une veuve qui avait trois filles, Shona, Eilis et Maol, qui décidèrent d’aller chercher fortune. La veuve fit donc cuire trois bannocks et, selon la coutume, proposa à ses filles de leur donner la moitié de l’un de ces bannocks avec sa bénédiction, ou le pain entier avec sa malédiction.
Les deux aînées réclamèrent le bannock entier, mais la plus jeune, Maol, préféra emporter la moitié du bannock et la bénédiction de sa mère. Et les trois sœurs partirent ensemble, à pied, sur les chemins qui menaient vers le sud.
Maol les suivait péniblement car elle était boiteuse et ses sœurs marchaient à grands pas. En fait, Shona et Eilis étaient jalouses de Maol, parce qu’elle était la plus jeune, et la préférée de leur mère, et elles étaient bien décidées à se séparer d’elle afin de tenter l’aventure toutes les deux sans s’encombrer d’une fille qui était bien fragile. Aussi profitèrent-elles d’un moment où Maol était endormie à l’ombre d’un rocher pour l’attacher à celui-ci. Et elles ont poursuivi leur chemin, ravies du méchant tour qu’elles avaient joué à Maol.
Lorsque Maol se réveilla, elle se trouva bien surprise d’être seule et attachée au rocher. Sa première pensée fut pour ses sœurs : elle s’inquiétait de ce qui pouvait leur être arrivé. Mais grâce à la bénédiction de sa mère, elle put se libérer et elle à rejoint Shona et Eilis marchant le plus vite possible malgré son infirmité.
Le lendemain, les deux aînées ont recommencé : elles ont attaché Maol à un tas de tourbe qui séchait sur le bord du chemin. Le surlendemain, Shona et Eilis attachèrent leur benjamine à un pin. Mais à chaque fois, grâce à la bénédiction de sa mère, la jeune Maol parvenait à se libérer et à rejoindre ses sœurs qu’elle aimait bien malgré leur méchanceté.
Un soir, Sona, Eilis et Maol, épuisées par leurs longues marches et par les nuits passées à la belle étoile, décidèrent de trouver un gîte pour se reposer un peu plus confortablement. Et quand elles aperçurent une lumière dans une clairière, au milieu de la forêt, c’est par là qu’elles se dirigèrent. Elles atteignirent une chaumière qui semblait assez vaste. Sans hésiter, elles frappèrent à la porte.
Une vieille femme toute ridée, mais qui n’avait pas l’air méchante, leur ouvrit la porte.
- Que voulez-vous ? demanda-t-elle.
- Rien qu’un lit pour nous coucher, car nous sommes bien fatiguées, répondit Shona.
- Pauvres enfants ! s’écria la vieille femme. Il faut que vous sachiez qu’ici c’est la demeure d’un homme qui mange de la chair humaine. S’il vous aperçoit, je ne donnerai pas cher de votre vie !
- Mais, répondit Eilis, nous sommes épuisées et nous ne pouvons aller plus loin. Donnez-nous seulement un lit. Nous nous ferons toutes petites et ferons attention de ne pas déranger quoi que ce soit.
Les trois sœurs avaient une allure si lamentable que la vieille femme se laissa convaincre. Elle les conduisit dans la chambre, où, dans un grand lit, dormaient déjà trois petites filles.
- Vous coucherez là, dans ce grand lit, dit la vieille, avec les filles du maître. Et je vais vous donner des colliers pour que vous soyez belles.
Mais ces colliers n’étaient que des cordelettes en crin de cheval.
Les trois sœurs se les passèrent docilement au cou. Maol se demanda pour quelle raison la vieille femme leur avait donné ces colliers. Et quand elle s’aperçut que les trois filles du maître, qui étaient profondément endormies, portaient des colliers d’ambre, cela ne manqua pas de l’intriguer. Aussi, contrairement à Shona et à Eilis qui sombrèrent tout de suite dans le sommeil, Maol s’efforça de demeurer éveillée.
Tard dans la soirée, le maître rentra de la chasse, accompagné d’un grand valet qui portait son arc et sa gibecière. Il écouta le récit de la vieille femme qui était sa gouvernante, et l’envoya coucher sur sa paillasse, dans la soupente. Après quoi, il dit à son domestique :
- Je meurs de soif ! apporte-moi un verre d’eau fraîche.
- Maître, répondit le valet, les cruches sont vides.
- Eh bien, va les remplir à la citerne.
- Mais comment trouverais-je la citerne ? Dehors, la nuit est si obscure que je ne pourrai même pas en retrouver le chemin.
- Dans ce cas! répondit le maître, il y a ici trois filles étrangères, couchées dans le même lit que mes filles. Va donc tuer l’une d’entre elles, recueille son sang et apporte-le moi à boire.
- Bien, maître. Mais comment reconnaîtrai-je ces étrangères? Il fait si sombre dans la chambre.
- La vieille gouvernante a pris la précaution de donner à chacune d’elles un mince collier de crin. Tu ne peux pas te tromper : mes filles ont des colliers d’ambre avec de grosses boules. Tu ne peux pas te tromper.
Le valet prit le grand couteau qui servait pour tuer les cochons, et, en prenant grand soin d’étouffer les bruits de ses pas, il s’en alla dans la chambre. Mais Maol, qui avait entendu toute la conversation, avait eu le temps de passer les colliers de crin au cou des filles du maître, tandis qu’elle avait pris pour elle et ses sœurs les colliers d’ambre à grosses boules.
Le domestique tâtonna dans l’obscurité, et quand il sentit un collier de crin, il tua la fille qui le portait et recueillit son sang dans un vase qu’il apporta sans tarder à son maître.
- Ah ! dit celui-ci, après avoir bu, c’est bien bon ! J’en veux encore. Retourne dans la chambre et tue une deuxième fille.
Le domestique s’en retourna donc et fit sa besogne. Le maître but avec délice le sang tout frais qu’il lui apportait.
- Décidément, dit-il, je n’ai jamais bu rien de meilleur. Retourne donc là-bas et tue la troisième étrangère. Je veux encore me rassasier de son sang.
Le domestique fit ce que lui ordonnait son maître. Il tua la troisième fille et rapporta son sang dans un vase. Le maître but avec grand plaisir, puis il s’étira et s’en alla se coucher.
Maol, qui n’avait rien perdu de tout ce qui s’était passé, jugea qu’il était plus prudent de s’enfuir pendant que dormait le redoutable maître des lieux. Sans faire de bruit, elle réveilla ses sœurs, leur expliqua ce qui s’était passé et, toutes les trois, passèrent par la fenêtre et se retrouvèrent dehors en un instant. Malheureusement, le volet s’est rabattu si violemment sous l’effet d’un coup de vent que le bruit réveilla le maître qui dormait dans la chambre voisine.
Aussitôt il se précipita dans la chambre de ses filles. En découvrant ses trois filles égorgées il poussa un hurlement de douleur et de rage qui fit frémir tous les arbres de la forêt. Mais il lui fallut un long moment pour se remettre de cette terrible émotion et comprendre comment les choses en étaient arrivées là. Sa colère envers les trois étrangères qui s’étaient enfuies ne fit que s’accroître et il décida de se lancer à leur poursuite et de leur faire payer très cher leur ruse.
Pendant ce temps, les trois sœurs ont eu le temps de prendre de l’avance. Mais le maître, qui était doué d’une force gigantesque, les a rattrapées au moment où elles s’apprêtaient à franchir une rivière. Maol entendait son souffle puissant derrière elle, etelle ne savait que faire. Il n’y avait ni pont, ni gué aux alentours. Mais grâce à la bénédiction de sa mère, elle eut soudain une idée. Elle s’arracha l’un de ses cheveux, qui étaient très longs, et elle le lança à travers la rivière. Le cheveu flotta un instant dans l’air, puis il se changea en un pont fragile, assez solide cependant pour que les trois jeunes filles pussent passer l’eau.
Le maître sanguinaire arrivait sur leurs talons. Il voulut à son tour s’engager sur cette légère passerelle, mais le cheveu se rompit sous son poids, si bien qu’il tomba sur la berge. Son front heurta une pierre cachée sous les broussailles, et il demeura étourdi un long moment. Quand il se releva, les trois jeunes filles avaient disparu.
Plein de rage et de ressentiment, il reprit le chemin de sa demeure.
Quelques jours plus tard, après avoir longtemps erré à travers la forêt, les trois sœurs arrivèrent dans une grande ferme où elles demandèrent du travail. Le fermier les engagea bien volontiers d’autant plus qu’il n’avait pas été sans remarquer que Maol disposait de certains pouvoirs qu’on pouvait considérer comme magiques.
Un jour, le fermier dit à Maol :
- Dis-moi, petite : je t’ai entendu raconter qu’avant d’être ici, tes sœurs et toi, vous étiez chez un homme de mauvaise réputation qui possède des objets merveilleux. J’ai appris que, pour la toilette de ses filles, il disposait d’un peigne d’or et d’un peigne d’argent. Pourrais-tu m’apporter ces peignes ? Si tu réussis, je donnerai mon fils aîné pour mari à ta sœur Shona.
- Rien n’est plus facile, répondit Maol.
- Alors, fais pour le mieux, j’en serai bien content.
Sans perdre de temps, Maol retourna à la chaumière du maître sanguinaire. Elle se cacha dans un buisson et vit le maître partir à la chasse avec son valet. Elle vit aussi la vieille femme s’éloigner dans le jardin pour étendre le linge et le faire sécher. Alors, Maol entra discrètement, prit le peigne d’or et le peigne d’argent et s’éloigna à toute vitesse.
Mais le maître sanguinaire, qui regardait vers sa maison, vit Maol s’enfuir et se lança à sa poursuite. Maol se mit à courir le plus vite possible et traversa la rivière sur un de ses cheveux. Le maître sanguinaire tomba dans la vase en voulant passer sur le pont et s’assomma contre une pierre. Quand il sortit de son évanouissement, il y avait déjà longtemps que Maol avait disparu.
Le fermier reçut les peignes avec joie, et les noces de son fils aîné avec Shona eurent lieu quelques jours plus tard. On y mangea beaucoup d’excellents bannocks et on y dansa au son de la cornemuse, et cela pendant trois jours et trois nuits. Et la jeune Maol en fut bien heureuse.
Peu après la fête, le fermier lui dit encore :
- On m’a raconté que le maître sanguinaire possède un glaive de lumière qui éclaire les alentours quand on le tire hors du fourreau. Si je l’avais, il me serait bien commode pour aller, la nuit, visiter mes écuries. Si tu pouvais me l’obtenir, je donnerais mon deuxième fils pour époux à ta sœur Eilis.
- Rien n’est plus facile, répondit Maol.
Elle partit aussitôt, puis se jucha sur le haut d’un sapin devant la maison, et attendit le soir. Elle aperçut alors le valet qui allait puiser de l’eau à la citerne et qui portait le glaive de lumière car, depuis la terrible méprise qui avait été cause de la mort de ses trois filles, le maître, toujours assoiffé, avait pris ses précautions, et ne laissait plus son valet marcher dans le noir.
Quand elle vit que le domestique était absorbé par sa tâche, Maol descendit de l’arbre sans bruit, se glissa derrière lui, lui arracha le glaive et, d’une forte poussée, le précipita dans la citerne où il se débattit en hurlant. Puis elle se mit à courir à travers les bois dans la direction de la ferme.
Mais le maître entendit le cri de son valet et vit en même temps la lumière du glaive se déplacer à vive allure parmi les arbres. Comprenant que quelque chose n’allait pas, il se précipita, devinant bien que c’était Maol qui lui avait joué ce vilain tour. En poussant des cris de rage, il se lança à sa poursuite et fut bien près de l’atteindre. Mais Maol, grâce à son cheveu, passa aisément de l’autre côté de l’eau.
Cette fois-ci le maître sanguinaire se garda bien de passer sur le cheveu : Il se jeta à l’eau et se mit à nager. Mais, comme il était tout en sueur, il fut saisi par le froid et n’eut que le temps de regagner la berge avant de s’écrouler, évanoui.
Le fermier fut très heureux de recevoir le glaive lumineux. Il fit célébrer les noces d’Eilis et de son deuxième fils. Un festin, dont les habitants des villages voisins parlèrent longtemps, dura trois jours et trois nuits. Et Maol se réjouissait d’avoir marié ses deux sœurs.
Plus tard, le fermier vint la trouver et lui dit :
- On prétend que le maître sanguinaire possède un bouc extraordinaire, qui est si bon reproducteur que ses troupeaux se multiplient de semaine en semaine. Si tu pouvais me l’obtenir, petite, tu épouseras mon troisième fils et tu seras ma préférée.
- Ce n’est pas difficile, dit la jeune fille. J’obtiendrai ce bouc.
Elle partit aussitôt. Elle savait en quelle lande le valet menait le bouc et l’attachait à un piquet. Ce fut un jeu d’enfant pour elle de délier la corde et d’emmener le bouc. Il n’y avait personne aux alentours, et la jeune fille revint tranquillement du côté de la rivière.
C’est là que les choses se compliquèrent, car le bouc refusa de passer sur le pont étroit que la jeune fille avait jeté entre les deux rives et qui n’était qu’un de ses cheveux. L’animal recula, se braqua et se débattit, cornes en avant. Maol essaya de l’obliger à passer, mais elle ne réussit qu’à se mettre les mains en sang. Et le maître sanguinaire surgit près d’elle sans qu’elle l’ait entendu approcher.
Il la saisit à bras le corps, bien décidé, cette fois-ci à ne pas la laisser s’échapper. Mais il ne put résister au plaisir de la narguer.
- Je te tiens à présent ! Tu vas souffrir, je te le promets ! Eh bien ! Dis moi. Si c’était toi qui me tenais, que ferais-tu de moi pour me châtier le plus durement possible ?
Maol se voyait perdue. Cependant, ne voulant pas perdre la face, elle décida de braver son odieux tourmenteur.
- Je te brûlerai d’abord les entrailles avec une soupe de lait bouillant, répondit-elle. Puis, je t’enfermerai dans un sac, je te pendrai à une poutre au plafond et, après je mettrai le feu sous toi jusqu’à ce que tu tombes sur le sol comme un fagot desséché.
- Par tous les diables de l’enfer ! s’écria le maître sanguinaire. La recette me paraît excellente ! je vais l’appliquer tout de suite.
Il revint rapidement à sa demeure avec sa prisonnière. Il prépara lui-même une soupe avec du lait bouillant.
- Mange cette soupe immédiatement ! cria-t-il.
- Mais, dit-elle, à boire ce potage brûlant, je vais transpirer et après je ne pourrai pas bruler. Apporte-moi une chemise de tes filles. Je la mettrai et ma sueur ne t’empêchera pas de me brûler.
- Très juste. Je vois que tu penses à tout.
Il alla dans la chambre chercher une chemise et revint peu de temps après. Mais Maol, qui avait versé le lait bouillant par la fenêtre, se tenait le ventre et faisait semblant de se tordre de douleur. Le maître sanguinaire la regarda s’agiter et hurler avec la plus grande satisfaction. Puis, quand elle se calma, il la mit dans un sac qu’il accrocha à l’une des poutres du plafond. Et il sortit chercher le bois nécessaire pour allumer un feu. À ce moment, la vieille femme entra dans la salle et Maol entendit ses pas dans la maison.
- Ah ! que c’est beau à l’intérieur du sac! dit-elle. Je n’ai rien vu d’aussi beau de toute ma vie !
- Qu’est-ce que tu dis ? Qu’est-ce qui est si beau ? demanda la vieille.
Maol fit mine de ne pas avoir entendu. Elle continua imperturbablement à s’exclamer d’une voix enthousiaste :
- Ah ! que c’est beau ! Ah ! que c’est admirable ! au moins, je ne mourrai pas sans avoir connu cette merveille !
- De quoi parles-tu ? demanda la vieille.
- Il est impossible de décrire une telle merveille, et il faut la voir pour le croire. Jamais je n’aurais imaginé cela !
- Écoute, petite, laisse-moi entrer dans le sac pour voir cette merveille.
- Non ! non ! je ne donnerais ma place pour rien au monde.
La vieille insista tant que Maol fit semblant de se résigner.
- Alors, dit-elle, dénoue le sac et prends ma place.
La vieille ne se le fit pas dire deux fois. Elle grimpa sur un escabeau et dénoua le sac. La jeune fille en sortit prestement et la vieille s’y précipita. Alors, Maol referma soigneusement le sac avec des nœuds très solides et se précipita dehors.
Il était grand temps. Le maître sanguinaire arrivait avec une grande brassée de bois qu’il disposa sous le sac. Puis il y mit le feu. Mais dès qu’il y eut de la fumée, la vieille se mit à crier :
- Mais c’est moi qui suis là !
- Par tous les diables ! répondit le maître en ricanant, je le sais bien que c’est toi qui est là !
- Mais c’est moi, je te dis ! sors-moi d’ici ou je vais périr !
Le son de la voix intrigua le maître. Saisi d’un doute, il regarda à l’intérieur du sac et y découvrit la vieille.
- Par les cornes de Satan ! hurla-t-il, c’est encore un tour de cette misérable fille. Mais cette fois, je ne la laisserai pas échapper !
Il courut à perdre haleine et retrouva vite les traces de Maol. Il arriva au bord de la rivière au moment même où la jeune fille venait de traverser avec le bouc qu’elle avait réussi à calmer. Le pont avait disparu et il ne restait plus, au-dessus de l’eau, que le long cheveu qui ondulait dans le vent.
Le maître sanguinaire gesticulait et hurlait de terribles menaces. Mais, de l’autre côté, Maol le regardait calmement, comme si de rien n’était, bien assurée que la rivière constituait un obstacle infranchissable pour son ennemi.
Au comble du désespoir, il lui cria :
- Fille maudite ! réponds-moi ! que ferais-tu à ma place pour te saisir de moi et me faire subir les pires tourments ?
- Ce n’est pas difficile, répondit Maol. Je me baisserais et je boirais toute cette eau jusqu’à dessécher complètement la rivière. Alors, plus rien ne s’opposerait à ce que je puisse traverser à pied sec.
- Tu as de bonnes idées ! dit le maître sanguinaire.
Sans plus tarder, il s’accroupit et se mit à boire à longs traits l’eau de la rivière. Mais il y avait tant d’eau et il en but tellement que son ventre éclata comme une outre trop pleine.
Maol ramena tranquillement le bouc et le donna au fermier. Quelques jours plus tard, elle épousait le plus jeune fils du fermier. Tous deux furent très heureux et eurent beaucoup d’enfants.