LE CHEVAL DU DIABLE 
 Daoulas

Armanel - conteur


Cette histoire s’est passée dans le temps, vous savez bien, quand il n’y avait que les oiseaux qui volaient dans le ciel et que la nuit était noire dans les bourgs et dans les campagnes. Il y avait, dans un hameau, du côté de Daoulas trois bons camarades qui se retrouvaient souvent le soir, après leur dure journée de labeur, histoire de se détendre (comme on dit). Lorsque le temps le permettait, ils aimaient aller se promener sur les landes, mais s’il pleuvait ou s’il faisait trop froid, ils passaient la soirée chez l’un d’entre eux pour boire une bolée et parler de choses et d’autres. Et, ces trois-là, étaient réputés dans tout le pays à cause de leur sérieux et de leur vie rangée. D’ailleurs, beaucoup de filles espéraient qu’ils leur glisseraient une Broche de Pardon, persuadées qu’ils feraient de très bons maris.

Donc, un soir d’automne avec un ciel était maussade et que le vent soufflait en rafales, l’un des trois proposa aux deux autres !

- « Et si nous allions faire une partie de cartes à l’auberge ? »


La proposition fut adoptée à l’unanimité, et, sans plus tarder, nos trois amis se dirigèrent vers l’auberge la plus proche. Pour s’y rendre, il fallait passer par la Croix-Rouge de Croas-Hent, qui était plantée très loin de toute habitation à l’intersection de trois chemins, en pleine lande. La nuit était déjà bien entamée, et elle était très sombre, car la lune n’était pas encore levée et les nuages étaient épais dans le ciel.


Ils s’assirent à une table et demandèrent un jeu de cartes à jouer. Mais, voilà ; ils n’étaient que trois, il en manquait donc un pour pouvoir commencer une partie. Ils n’eurent pas de mal à décider un pilhaouer qui soupait à l’auberge de se joindre à eux. Ils s’amusèrent beaucoup : les uns gagnaient pendant que les autres perdaient, mais pour consoler ceux qui perdaient trop, les gagnants payaient de nombreux verres, et la bonne humeur ne faisait pas défaut.


Après avoir joué pendant un peu plus de deux heures, nos trois amis décidèrent de retourner chez eux car le lendemain, ils avaient tous les trois une grande journée de labeur qui les attendait. Ils payèrent l’aubergiste, prirent congé du pilhaouer, et repartirent dans la nuit au milieu des tourbillons de vent. Arrivés près de la Croix-Rouge, ils virent un cavalier qui venait vers eux, monté sur un beau cheval noir fringant. Lorsqu’il parvint à leur hauteur et qu’il les aperçut, il s’arrêta et descendit de sa monture.

- « Où allez-vous comme çà, camarades ? Leur demanda-t-il.

- «  Nous rentrons chez nous, répondirent-ils. Il commence à se faire tard et nous avons beaucoup de travail demain matin.

- « Allons ! Allons ! » Reprit le cavalier. « Il faut savoir prendre du bon temps si on être en forme pour le travail. Venez avec moi. Je vais à l’auberge et j’ai l’intention de jouer aux cartes un bon moment. Si vous m’accompagnez à l’auberge, c’est moi qui vais payer tout ce qui sera bu.


Les trois amis se regardèrent et, comme ils étaient un peu éméchés par le cidre déjà bu, ils finirent par accepter. Alors qu’ils arrivaient devant l’auberge, le cavalier dit :

- « il faut que l’un d’entre vous reste dehors pour garder mon cheval. Qu’il soit sans crainte, je lui paierai largement sa peine lorsque nous aurons fini. »


Le plus jeune décida de rester à la porte garder le cheval. Les deux autres se mirent à jouer avec plaisir, ayant repris avec eux le pilhaouer qui était toujours présent. Comme le cavalier jouait très mal et perdait beaucoup, les deux camarades ne se sentaient plus de joie. Tout à coup, une carte tomba sur le sol. Un des deux amis se baissa pour la ramasser.

- « Non, dit le cavalier, c’est moi qui l’ai lâchée, c’est moi qui la ramasserai. »


C’est ce qu’il fit, mais c’était trop tard. En se baissant, l’un des amis avait remarqué que les pieds du cavalier étaient fourchus comme ceux d’une chèvre. Comprenant à qui il avait affaire, il fut tout bouleversé mais réussit à ne rien en laisser paraître.

- « Je crois qu’il est l’heure de nous en aller ! dit-il en se levant. Finissons cette partie, et nous rentrerons à la maison. »

- « Allons, il n’est pas si tard ! » s’écria le cavalier. « Nous pouvons encore jouer une heure ou deux. »

- « Je dis qu’il est temps de partir ! » répondit l’autre d’un ton qui exprimait sa détermination.


Le cavalier leur dit qu’il allait leur payer encore à boire et qu’il était disposé à jouer toute la nuit s’il le fallait, car comme il n’avait cessé de perdre il ne pouvait pas abandonner ainsi, et qu’on lui devait bien une deuxième chance. Mais le jeune homme qui avait aperçu ses pieds fourchus lui répéta sèchement:

- « Je vous dis que nous c’est fini, nous rentrons chez nous ! »

- « Si c’est ainsi, finissons la partie et rentrons, puisque vous ne voulez pas rester ».


Le cavalier paraissait de fort mauvaise humeur, et il perdit encore cette dernière partie. Il se leva avec les autres et ils se préparèrent à sortir dans la nuit noire.


Mais pendant tout ce temps, à la porte, celui des trois qui gardait le cheval s’était assis sur une pierre et se disait qu’il aurait bien voulu, finalement lui aussi, retourner jouer dans l’auberge. Et il fut bien surpris quand il entendit le cheval qui parlait distinctement.

- « Tout à l’heure, lui dit le cheval, quand mon maître reviendra, il te proposera autant d’argent que tu voudras. Mais, surtout : n’accepte rien de lui, sinon il t’entraînera jusqu’au plus profond de l’enfer.

- « Mais, répondit le jeune homme, comment se fait-il que tu parles comme un chrétien ?

- « C’est que, » dit le cheval, « je suis tout comme toi un chrétien. Un chrétien condamné à l’enfer parce j’ai mené une vie dissolue. Le diable m’emmène avec lui chaque nuit lorsqu’il part à la recherche d’âmes. Et je suis obligé de le porter. N’oublie pas mon conseil. Et ne m’oublie pas dans tes prières ! « 


Le jeune homme fut bien étonné d’entendre ces paroles. Mais ses deux camarades sortaient avec le cavalier. Celui-ci, dès qu’il fut arrivé près de son cheval, demanda au garçon combien il voulait pour avoir gardé son cheval..

- « Rien du tout, » répondit le jeune homme. « Ce fut un plaisir d’avoir rendu service et je ne veux aucune récompense. »


Le cavalier insista, lui offrant, d’abord, une poignée d’argent, puis une poignée de pièces d’or. Rien n’y fit : le jeune homme demeura intraitable. Alors, furieux d’avoir fait une si mauvaise journée, le cavalier sauta sur son cheval, le cravacha sauvagement et s’élança dans la nuit. Des étincelles jaillirent sous les sabots du cheval, puis celui-ci et son maître disparurent.


Le plus jeune des camarades raconta aux deux autres ce que lui avait révélé le cheval, et celui qui avait vu les pieds fourchus du cavalier en fit également le récit à ses amis.


- « Nous l’avons échappé belle ! » Se dirent-ils alors, « car si nous avions joué plus longtemps avec le diable, il aurait certainement réussi à nous entraîner en enfer. »


Ils se remirent en route et se hâtèrent de regagner leur maison.

Mais ils se promirent bien de ne plus aller jouer aux cartes à l’auberge avec des inconnus.


pilhaouer Marchand ambulant et chiffonnier