Le boudin de Noël

Par Armanel – conteur

d’après Rikiki / conte canadien


Autrefois les êtres surnaturels étaient présents dans la vie des gens de Coat-Méal..

Les feux follets et les loups-garous semaient l’effroi. Mais il y avait aussi les lutins, ou Korrigans, qui jouaient des tours aux habitants plutôt que de leur faire peur.

L’histoire que je vais vous raconter est arrivée à Jean-Marie qui avait une ferme au Goadec.

Ce soir-là, la veille de Noël, Jean-Marie n’avait pas le cœur à la fête. Il était assis dans un coin de l’écurie et parlait à son chien, Fridu. Sa femme et ses deux enfants se préparaient pour la messe de minuit.

Jean-Marie qui cultivait son petit lopin de terre au Goadec avait eu une bien mauvaise année. Une petite récolte de pas grand-chose à cause de la grêle.

_  « Et il y a plus ce korrigan de malheur qui est toujours à me faire des misères. Ce matin j’ai encore trouvé mon cheval tout blanc d’écume et les jambes tremblantes. Le korrigan a dû le faire galoper toute la nuit jusqu'à Lesneven, aller et retour. Ah ! si je pouvais tenir ce Korrigan, une seule fois dans le creux de ma main, je lui tordrais le cou avec plaisir! »

Tout à coup, Jean-Marie a senti un courant d’air froid pénétrer dans l’écurie. La porte arrière venait de s’ouvrir et Fridu était allé se blottir dans un coin, la queue entre les jambes.

Jean-Marie n’était pas peureux et pourtant il ne pouvait pas se décider à tourner la tête. Au bout d’un moment, il a entendu une petite voix qui lui disait :

- « Bien le bonsoir et joyeux Noël à mon ami Jean-Marie! »

Jean-Marie s’est retourné et il a vu un petit homme pas plus haut qu’une botte qui le regardait avec des petits yeux malicieux. Et il fallait voir comment il était vêtu: Un pantalon vert retenu sur leur ventre par un gros ceinturon noir avec une grosse boucle d’agent, une veste rouge, et un chapeau vert.

- « Eh bien ! » A dit l’apparition. « Tu as voulu me voir, me voici ! Si j’ai bien entendu, tu vas me mettre dans le creux de ta main, et couic ! Comme tu disais tout à l’heure, plus de korrigan et comme-ça ton cheval pourra passer ses nuits tranquille à l’écurie ! »

Mon Dieu ! c’était le korrigan !

Alors Jean-Marie s’est élancé et a étendu la main pour faire « couic » au korrigan, comme il se l’était promis.

Sa main s’est refermée dans le vide. Pftt ! Le korrigan avait disparu et Jean-Marie ne voyait plus que Fridu qui poussait des petits hurlements plaintifs dans le coin de l’écurie.

- « Eh ben, dis-donc. C’est donc comme ça qu’on reçoit ses amis ! » A dit la même petite voix.

C’était le korrigan, de nouveau en chair et en os. Sans attendre, il s’est mis à parler tandis que Jean-Marie restait cloué sur place par la stupéfaction.

- « Tu ne sais donc pas qui je suis ? Je suis Ar Vihannik le prince des Korrigans de Coat-Méal. Je peux devenir invisible quand je veux, et plus rien ne peut m’atteindre. Et avec le petit bâton que je tiens dans la main, je peux te rendre invisible toi aussi, Jean-Marie. Tu dois être raisonnable et rentrer ta colère. Tout ça pour quelques promenades sur le dos de ton cheval. »

- « Mais ce n’est pas grave, Jean-Marie, je t’aime bien quand même. Et ce soir je viens me faire pardonner en t’apportant un beau présent de Noël: Regarde un beau boudin bien gras ».

- « Du boudin ! A crié Jean-Marie. Un boudin pour le réveillon de Noël. »

- « Eh bien, oui, du boudin, et du beau! Mais tu n’as pas l’air content ? Je t’apporte un réveillon de roi et tu ne me sautes pas au cou pour me remercier ? »

- « Du boudin, dit Jean-Marie ! Ce n’est pas un présent de Noël. »

- « Que croyais-tu ? Que j’allais t’apporter un sac de pièces d’or ? »

- « Ben Oui ! Pourquoi pas ? La richesse n’a jamais fait de mal à personne », a répondu Jean-Marie. « Par exemple j’aimerais bien être à la place du Marquis De Blois, seigneur de Kerascoët, quand je le vois passer dans son carrosse tiré par ses deux beaux chevaux noirs ».


- « Écoute, Jean-Marie! Ce soir c’est Noël et je vais te prouver que les Korrigans aiment rendre service. Tu peux dire trois vœux et tu les auras. Le premier est déjà tout trouvé puisque tu veux prendre la place du seigneur de Kerascoët ».

- « Ça ne fait pas de mal de souhaiter être riche, dit Jean-Marie. »

- « Bon, c’est accordé. Et le deuxième vœu ? »

- « Eh bien, je voudrais un sirop de longue vie. »

- « Holà ! s’écria le lutin. Pourquoi pas me demander de t’apporter la lune, tant que tu y es. Mais j’ai promis, je tiendrai parole. Va pour le sirop de longue vie. Et le troisième vœu? »

- « C’est tout simple : je voudrais être heureux. Mais, tu sais, heureux pour de vrai, sans aucun souci. Heureux comme Fridu quand il a mangé toute sa gamelle et qu’il dort tranquille auprès du feu. »

- « Très bien ! » a répondu le korrigan. « Je n’aurais jamais cru que tu voulais tout ça dans ta grosse caboche ? Me voilà bien embêté. Mais, foi de Korrigan, chose promise, chose due. Allons d’abord chez le seigneur de Kerascoët pour ton premier vœu. »

Jean-Marie est sorti de l’écurie avec le prince des Korrigans.

- « Joli temps pour voyager, a dit Ar Vihannik. Grimpe donc sur ton cheval, moi je m’assoirai derrière toi et allons au manoir de Kerascoët! « 

En un petit quart d’heure ils étaient rendus sous les fenêtres brillamment illuminées du seigneur de Kerascoët. Et comme Jean-Marie faisait mine de vouloir entrer, le korrigan lui dit :

- « Un instant, on n’entre pas comme ça chez un Marquis! Et avant d’entrer, je veux te montrer si la chose en vaut la peine. Et pour cela nous allons nous rendre invisibles et entrer sans être vus. »

Le korrigan a touché Jean-Marie du bout de son bâton et le brave homme se sentit évanouir en fumée. Puis ils se sont trouvés tous les deux dans la chambre du seigneur.

Le seigneur de Kerascoët sommeillait dans un fauteuil, l’un de ses pieds posé sur une chaise et tout enveloppé de bandages. Le seigneur de Kerascoët avait La Goutte car, comme il avait beaucoup d’argent, il pouvait acheter plein de charcuteries et de sucreries qui lui avaient empoisonné le sang.

- « Enfer et damnation ! » criait le Marquis, « a-t-on juré de me laisser mourir de faim ! »

Aussitôt un domestique est arrivé en portant plusieurs petits plats sur un plateau d’argent.

- « Que m’apportes-tu ? A demandé le seigneur de Kerascoët. »

- « Ce soir de veille de Noël, votre médecin vous autorise une assiette de bouillie d’avoine en plus du biscuit sec et du verre de lait que vous avez droit tous les jours. »

Le domestique n’avait pas fini de parler que le seigneur, oubliant son attaque de goutte, s’est levé d’un bond de son fauteuil, a donné un grand coup de canne sur le plateau et a envoyé voler les plats dans tous les coins de la chambre.

- « Cornes du diable ! On me donne de la bouillie. La peste t’étouffe avec ta bouillie ! »

Attirées par le bruit, madame la Marquise elle-même et ses deux filles sont arrivées en courant. Et elles ont eu toutes les peines du monde à calmer le seigneur de Kerascoët et à le coucher dans son lit.

- « En bien, tu veux vraiment être à sa place ? », a demandé Ar Vihannik à Jean-Marie.

- « Partons d’ici et oublions ce premier vœu » a dit Jean-Marie.

Jean-Marie et Ar Vihannik sont sortis du manoir, sont redevenus visibles et ont enfourché le cheval pour retourner au Goadec. Arrivés devant l’église de Coat-Méal, le lutin a dirigé le cheval dans le chemin étroit qui passe à droite du château de Castel-Huel. Au bout, une pâle lumière clignotait dans une petite maison basse de Kersimoun. Ar Vihannik a arrêté le cheval devant la petite maison et Jean-Marie s’est écrié

- « Mais, c’est la maison de Tadig Goulven qui a 130 ans! C’est ici que je vais trouver mon sirop de longue vie ? »

- « Tu vas l’avoir », dit le Korrigan « et tu vivras deux fois plus vieux que Tadig Goulven si tu le veux. Tiens, approche de la fenêtre et regarde-le ce vieux! C’est beau la vie à 130 ans  Hein ? »

Jean-Marie a regardé par la fenêtre. Devant la cheminée il a vu un homme si courbé, si maigre et si ratatiné qu’on aurait pu croire que ses os allaient bientôt dégringoler par terre. La peau sur ses os étaient jaune et sur son crâne se dressaient quelques touffes de cheveux blancs.

Le Korrigan a senti Jean Marie lui tirer un pan de son manteau.

- « Allons-nous-en ! » a soufflé Jean-Marie

Ils se sont éloignés donc la maison. Ar Vihannik ne cachait pas son enthousiasme :

- « Ah ! c'est beau de vivre vieux. Te vois-tu comme ce vieil homme, toi qui fauches encore tes deux arpents entre le lever et le coucher du soleil? Avec mon élixir tu vas battre les cent ans bien sonnés de Tadig Goulven ».

- « Assez de l’élixir. Je te tiens quitte aussi de ce souhait-là, a crié Jean-Marie. Et je laisse aussi tomber mon troisième vœu , je veux juste retourner chez moi. »

- « Pas du tout ! » a dit le lutin. « «Tu as encore un vœu, j’y tiens. Tu as fait trois vœux, tu auras donc tes trois vœux. Tu as voulu être heureux et tu seras si heureux que tu en crieras de joie. »

Et le Korrigan est parti sur le cheval sans emmener Jean-Marie.

Jean-Marie a mis presque une heure avant d’arriver chez lu, car il ne voyait rien dans la nuit noire et avançait très lentement, et pourtant il devait aller chercher sa femme et ses enfants pour les conduire à la messe de minuit.

Jean-Marie était en colère contre le lutin qui lui avait fait rater deux souhaits sur trois et qui maintenant le laissait en plan sur la route dans la nuit.

Quand il est arrivé sous le chêne du diable au sommet de Prat Ar Justis, Jean-Marie a ressenti un élancement dans la mâchoire comme si on lui avait enfoncé une aiguille dans la chair. Surpris, il s’est arrêté net et s’est tenu le visage dans la paume.

_ « C’est à cause du froid sans doute. »

Alors il a voulu accélérer la marche car il était pressé d’arriver à la maison. Il n’avait pas fait trente pas qu’un second élancement l’a cloué sur place. Cette fois, c’était un coup d’épée qui lui transperçait la joue. Il s’est tenu la tête à deux mains en gémissant. La douleur lui serrait la mâchoire et il criait :

- « Aïe ! Aïe ! qu’est-ce que j’ai là ! »

Puis, soudain, il s’est rappelé que sa femme s’était ainsi lamentée un soir d’hiver, aux prises avec un méchant mal de dents. Mais ce n’était pas possible, ce n’était pas ça : Jean-Marie n’avait jamais eu mal aux dents, ses trente-deux dents étaient bien saines ... Et pourtant l’horrible douleur le tenaillait. Tout en continuant de souffrir il s’est dit que c’était encore un tour de ce Korrigan.

- « Ah ! Si je le tiens celui-la, je lui tords le cou ! »

Et Jean-Marie a couru d’une seule traite jusqu'à sa maison dont il a ouvert la porte d’une poussée violente.

- « Qu’est-ce que tu as? » A demandé sa femme qui finissait d’habiller les enfants près de la cheminée.

- « Ce que j’ai... »

Et il ne termina pas sa phrase car il venait d’apercevoir le Korrigan qui riait et se tapait les cuisses de bonheur, rien qu’à voir la face ahurie de Jean-Marie.

- « Ah ! » S’est écrié Jean-Marie, « c’est ce que tu appelles être heureux : j’ai la bouche qui me fait hurler de douleur ! »

- « Tu te sentirais donc bien heureux si tu étais débarrassé de ton mal ? a demandé le lutin « Mais, bougre de bêta, tu oublies ton troisième souhait. Tu voulais être heureux ? En bien ! Voilà c’est fait. »

Et aussitôt le mal de Jean-Marie a disparu et il est resté là, au milieu de la pièce, les yeux agrandis par un bonheur incomparable.

- « Tu vois ! J’ai tenu parole ? » A dit le Korrigan: « Pour bien apprécier ton bonheur, il faut d’abord passer par une épreuve. Et cette épreuve je te l’ai donnée à l’aide d’un mal de dents... de cheval ! Et maintenant que te voilà redevenu gai luron comme avant, j’espère que tu feras honneur à mon réveillon ? »

Le boudin ! Jean-Marie l’avait oublié. Il en avait maintenant l’eau à la bouche. Mais il fallait partir :

- « Vite, les enfants, faut y aller ! »

- « À l’année prochaine », a dit le lutin qui s’apprêtait à prendre congé.

- « Si tu veux », a dit Jean-Marie. » Mais les vœux c’est fini : Je n’en ferai plus. Ah ! ça non, je te le promets. »

- « À la bonne heure », a dit le Korrigan. « Vois-tu, mon cher Jean-Marie, si tu veux être heureux, ne coures pas à tout prix après la richesse ou toute autre chose impossible à atteindre, commence par profiter des petits bonheurs que t’offre la vie »

Puis le korrigan a disparu de la pièce.