La coupe d’argent

Rushen

Traduction Armanel-conteur


Il était une fois un homme qui vivait dans le sud de l'île de Man et qui s'appelait Colcheragh. C’était un fermier qui élevait des volailles dans sa cour, des moutons dans la montagne et du bétail dans les prés le long de la rivière.

Ses vaches étaient les plus belles de la paroisse. Nulle part on ne pouvait voir une aussi belle tête de bétail que la sienne ; elles étaient la fierté de son cœur et lui donnaient beaucoup de lait et de beurre.

Un jour, il s’est aperçu que quelque chose n'allait pas avec ses vaches. Ce matin-là,il s’était rendu à l'étable et il a remarqué que les vaches avaient l'air si fatiguées qu'elles pouvaient à peine se tenir debout. Quand l'heure de la traite arriva , elles ne donnèrent pas une goutte de lait. Ses filles, qui étaient sorties pour traire les vaches, sont revenues avec des bidons vides en disant :

_« Ce n’est pas possible. A croire que le lait est monté dans les cornes des vaches ! »

Colcheragh s’est dit que quelqu'un avait jeté un mauvais sort sur ses vaches. Il a ramassé un peu de poussière du carrefour près de chez lui avec une pelle et l’a déposée sur le dos de ses vaches. Mais les vaches ne s'en portaient pas mieux. Il s’est alors demandé si quelqu'un ne venait pas la nuit pour voler le lait. Et il a décidé de rester toute la nuit dans l'étable pour voir s'il pourrait attraper le voleur.

Cette nuit-là, après que tout le monde se soit couché, il est sorti en rampant de sa maison et s’est caché sous un tas de paille dans un coin de l'étable. Heure après heure, la nuit sombre et solitaire s'écoulait et il n'entendait rien d'autre que la respiration des vaches et leur bruissement dans la paille. Il avait très froid et était tout raide, et il venait de se décider à rentrer dans la maison lorsqu'une lueur apparut sous la porte ; Et il a entendu des gens rire et parler. Des rires et un accent étrange qui ne ressemblait à rien d’humain.

La porte de l'étable s'est ouverte et toute une bande de Petits Hommes, vêtus de manteaux verts et de casquettes de cuir est entrée. En faisant un trou dans le tas de paille, il a vu des cors de chasse pendus à leurs flancs, des fouets dans leurs mains et des dizaines de petits chiens de toutes les couleurs (vert, bleu, jaune, écarlate et de toutes les autres) qui les suivaient. Les vaches étaient couchées. Les Petits Hommes ont détaché les vaches, ont sauté sur leur dos, une douzaine environ sur chaque vache, et font fait claquer leurs petits fouets. Les vaches se sont levées d’un bond et se sont enfuis au galop.

Colcheragh a couru à l’écurie, a monté sur un cheval et s’est mis à la poursuite de ses vaches. La nuit était sombre, mais il pouvait entendre le sifflement des petits fouets dans l’air, le claquement des sabots des vaches sur les pierres et les petits chiens qui aboyaient :
_ « Waff, Waff, Waff ».

Colcheragh entendait aussi les rires des petits hommes.

Colcheragh écoutait tous ces bruits, pour ne pas perdre les fuyards. Ils ont continué leur chemin, par-dessus les haies et les fossés, jusqu'à ce qu'ils atteignent la maison des fées, et Colcheragh les suivait toujours, bien que toute autre nuit il ne se serait pas approché à moins d'un kilomètre de cette grande colline verte. Quand les Petits Hommes sont arrivés devant la colline, ils ont soufflé dans leurs cors de chasse.

La colline s'est ouverte, une lumière vive a jailli, et de musique et des cris de joie se sont fait entendre. Les petits hommes sont entrés. Colcheragh est descendu de son cheval et s’est glissé à l'intérieur de la colline sans se faire remarquer. La colline s’est refermée et il a vu une grande grotte, éclairée comme en plein jour. Toute la grotte était remplie de Petites Personnes, jeunes et vieux, hommes et femmes, tous habillés pour un bal. Un bal si grand, qu'il n'avait jamais vu rien de pareil.

Parmi eux se trouvaient des visages qu'il croyait avoir déjà vus, mais il n’a fait pas attention à eux. Dans un coin de la grotte, on dansait au son de la musique d’un *Hom Mooar, et quand il jouait, tous les hommes devaient le suivre, qu'ils le veuillent ou non. La danse ressemblait à la danse des fleurs dans le vent, une danse telle que Colcheragh n'en avait jamais vu auparavant.

Dans une autre partie de la grotte, on tuait et on rôtissait ses vaches, et après la danse, il y a eu un grand festin, avec des dizaines de tables dressées avec de l'argent et de l'or et tout ce qu'il y a de meilleur à manger et à boire. Il y avait du rôti et du bouilli, du sollaghan et du cowree, des puddings et des tartes, de l’hydromel et du vin - un festin digne d’un roi. Alors qu'ils prenaient place à table, l'un d'eux, dont il pensait connaître le visage, lui chuchota :

_« Ne goûte rien ici, sinon tu seras comme moi et tu ne retourneras plus jamais chez les tiens. »

Colcheragh a décidé de suivre ce conseil. A la fin du repas, quelqu’un a demandé la jough-y-dorrys, (la coupe à hydromel). Quelqu'un est allé chercher la coupe. Celui qui, parmi les petits hommes, semblait être leur roi a bu une gorgée et l’a passée aux autres. La coupe a circulé de l'un à l'autre jusqu'à ce qu'elle arrive à Colcheragh, qui a vu qu'elle était en argent finement sculpté et plus belle que tout ce qu'on avait jamais vu en dehors de cet endroit. Il s’est dit :

_ « Les petits êtres ont volé, tué et mangé mon bétail. Si cette coupe était à moi, elle me rembourserait tout. » Alors, se levant et saisissant fermement la coupe d'argent dans sa main, il l’a levée et a dit :

« Shoh Slaynt ! » ( ce qui est le toast mannois).

Puis il a renversé la coupe pleine d’hydromel sur les petits êtres et sur les torches qui éclairaient la grotte. En un instant, l'endroit fut plongé dans l'obscurité totale, à l'exception de la lueur grise de l'aube qui passait par la fente de la porte à moitié fermée. Colcheragh s'y est dirigé, la coupe en argent à la main, a claqué la porte derrière lui et a couru pour sauver sa vie.

Après un moment de tumulte et de cris de rage, les petits êtres sont sortis de la colline, à sa poursuite. Colcheragh, qui avait pris un bon départ, courait comme il n’avait jamais couru auparavant car il savait qu’il n’aurait pas de pitié.

Il regardait par-dessus son épaule et voyait toute la foule derrière lui, sur ses talons, agitant leurs bras nus à la lumière de la torche que chacun tenait en l’air. Ils se rapprochaient en criant et en hurlant en mannois :

​Colcheragh, Colcheragh,
​mets ton pied sur la pierre,
​et ne le mets pas dans l’eau !

Mais Colcheragh a couru dans l’eau jusqu’à ce qu’il arrive devant le cimetière, et les petits êtres ont abandonné leur poursuite. Quand Colcheragh est entré dans l’étable le lendemain matin, les vaches étaient toutes rentrées et elles se reposaient.

Colcheragh a déposé la coupe dans l’église de Rushen, et on dit qu’elle y est restée pendant de nombreuses années ; puis elle a été envoyée à Londres.

On dit aussi qu’après cela, Colcheragh ne voulait plus sortir de sa maison le soir après la tombée de la nuit.



* Hom Mooar : Attirant les voyageurs imprudents dans le Royaume des Fées grâce à leur magnifique musique produite à l'aide de violons enchantés, ces fées sournoises se trouvent dans les collines de l'île de Man. Leurs victimes perdent instantanément leur sens de l'orientation en entendant leur musique et errent sans but jusqu'à ce qu'elles soient téléportées dans le Royaume des Fées, d'où peu reviennent.