La châtelaine humiliée
Ploudalmézeau
Armanel - conteur

A cette époque. Gwitalmeze (Ploudalmézeau) avait pour seigneur un comte qui avait pour épouse une femme beaucoup plus jeune que lui, qui s’appelait Yvonne. Et qui était d’un rang social d'origine inférieur à celui du comte. Et si le comte était très dur, la comtesse Yvonne comprenait les difficultés de vie des pauvres gens de Ploudalmézeau pour lesquels elle avait elle avait de la sympathie et qu'elle essayait de soulager de son mieux. Un jour, une bagarre générale, éclata entre des habitants de Gwitalmeze et les soldats du comte. La raison en était bien simple. Les gens qui dépendaient du comte étaient réduits à l'indigence à cause des ordres et directives du comte et, exaspérés, ils avaient laissé éclater leur rancœur à son égard. Cet évènement fut vécu comme une petite révolution car confrontés à la révolte de toute la population exaspérée, les soldats furent mis en déroute et durent battre en retraite. Il va sans dire qu’en apprenant cette nouvelle, le comte entra dans une colère noire. Il était hors de question que cette insulte à son autorité par ceux qui lui devaient totale soumission reste impunie. Il décida sur-sur le champ que tous les meneurs de la révolte devaient être sévèrement châtiés pour l’outrage commis. Mais le comte dut se rendre à l’évidence : le mécontentement était général et les frondeurs étaient bien cachés par le reste de la population. Le comte était bien décidé à affirmer son autorité. Tout d'abord, il fit le nécessaire pour que ses propres soldats ne soient plus en mesure d'être malmenés. L'effet des mesures prises fut immédiat: le pays se mit à trembler de peur. Et ce, d’autant plus que les soldats firent du zèle pour appliquer les décisions de leur maître. Mais cela ne suffit pour apaiser la colère du comte. Terroriser la population civile était une chose facile. Mais le comte était responsable de l'ordre et de la justice, et il se devait de traîner les meneurs devant son tribunal. Il ne pouvait tout de même pas décider de pendre la moitié de ses sujets tout en sachant que les plus coupables pouvaient être parmi ceux auxquels la peine capitale serait épargnée.

La châtelaine n'avait aucune influence sur les décisions de son époux. Néanmoins elle savait fort bien que la misère était la cause première du ressentiment et de la révolte. Elle s'efforça courageusement de raisonner le comte, ce qui était d'autant plus délicat qu'il était d'un tempérament colérique. Il n'accepta pas de voir sa propre femme tenter de contester ses décisions. Cela ne fit qu'aggraver sa furie. Puis, voyant qu'elle lui résistait, il se mit en rage, la fouetta et la fit en fermer dans un cachot.

Cela faisait bien longtemps que le peuple supportait très mal d'avoir un seigneur aussi autoritaire. Tout le monde savait que la châtelaine était aussi révoltée qu'eux du comportement brutal de son mari. Quand la nouvelle de son emprisonnement se répandit et que la raison en fut connue, cela ne fit qu'accroître la tension et la colère qui n'avait pas faiblie dans le peuple. Et, s’il n’était évidemment pas question de se risquer dans une nouvelle tentative d’émeute, l'attitude hostile de tous ses sujets était évidente pour le comte qui se trouvait piégé par l'unanimité de ses sujets dans le rejet de sa politique. Il n'avait aucun moyen de mener à bien l'enquête qui était indispensable.

Il décida alors une chose impensable, d'une sévérité extrême, et totalement folle et disproportionnée : punir la seule personne qui avait osé exprimer ouvertement devant lui une opposition, si minime qu'elle fut. Il proclama qu'une telle insolence était un crime de lèse-majesté. Il ne pouvait tolérer d'une personne dont il était en droit d'attendre une soumission totale qu'elle osa discuter les décisions de son seigneur et maître. Et ce, d’autant plus, que c’était pour défendre une populace méprisable, une racaille indigne. Et voici le châtiment diabolique qu’il réserva à Yvonne sa femme qu’il voulait humilier, et blesser dans sa dignité de femme et de châtelaine : Puisqu’elle avait pris le parti de va nu pieds, elle devrait traverser nue la paroisse et le bourg de Gwitalmeze, assise sur un cheval de bataille que le bourreau mènerait par la bride.


Quand ils apprirent cette sentence ahurissante, les habitants de Ploudalmezeau se réunirent devant l'église pour essayer d’empêcher que la honte rejaillisse sur la comtesse. Pourquoi s’en prendre ainsi à l'honneur d'une femme, qui plus est la sienne, et que tout le monde respectait ! Ce châtiment ne renforcerait certainement pas l’honneur du comte lui-même et ne contribuerait pas à faire respecter son autorité. Les femmes étaient encore plus révoltées que les hommes, qui tout en se révoltant avaient quand même quelques sourires égrillards Il faut dire qu'Yvonne était jeune et très belle.(Que voulez-vous; ! Les humains sont ce qu'ils sont). Et certaines épouses commencèrent à reprocher à leurs maris de se réjouir d'avance d'un spectacle rare et passionnant.

Le ton commençait à monter sur le parvis de l’église, quand un vieil homme connu et respecté de tous décida de grimper sur le calvaire, demanda le silence et prit la parole : «  Vous savez tous que nous ne pourrons jamais empêcher le comte d’exécuter sa sentence, mais il faut que notre châtelaine ne soit pas humiliée et que nous ne fassions rien de répréhensible afin de ne pas attirer les foudres du comte sur nous. Pour cela, ce que nous pouvons tous faire sera de nous retirer dans nos maisons et de fermer les volets avant le passage de la condamnée. Alors, seul le comte sera déshonoré par cette parodie de justice."

Toute la population assemblée approuva la proposition. On remercia le vieillard pour son conseil avisé et tout aussitôt une décision fut prise à l’unanimité : Quiconque essaierait de tricher en subirait les conséquences et serait banni de la paroisse.

C’est un dimanche matin du mois de mai, une journée radieuse que le comte choisit pour accomplir le châtiment, certain ainsi que toute la population réunie pour la messe dominicale serait témoin du déshonneur de sa femme. La châtelaine dut donc se déshabiller entièrement et grimper sur un étalon noir, le destrier du comte lui-même. C'était un bien étrange spectacle que le corps de cette femme pâle et encore juvénile monté sur cette monture démesurée. Le bourreau prit la bride du cheval et se mit en route par l'itinéraire que le comte avait imposé à l'étrange équipage, avec passage obligé par les rues du bourg. Difficile d'imaginer qui, de la jeune femme ou du bourreau, était le plus gêné. Le pauvre homme détournait son regard autant qu'il pouvait. Il s'était bien juré de ne pas regarder, car il avait le plus grand respect pour la châtelaine. 
Quand ils arrivèrent aux abords du bourg, tous les volets étaient fermés, et les rues étaient désertes. Yvonne, remplie de honte, ne regardait ni d'un côté ni de l'autre, mais gardait les yeux fixés droit devant elle, tête haute et priait. Cependant elle prit rapidement conscience du silence absolu qui régnait autour d'elle ct du fait que les rues du bourg, toujours si animées le dimanche matin, étaient vides. Arrivée devant l'église, elle leva les yeux vers le clocher car depuis le départ du château, elle avait demandé à Dieu de lui épargner la honte du châtiment humiliant qui lui imposait d’exposer sa nudité. Et elle se rendait compte que, quelle qu'en soit la raison, elle était exaucée. C'est alors que, en haut du clocher, elle vit qu’un jeune homme la regardait. La comtesse poussa un grand cri et l'étalon, effrayé, se cabra brusquement et fit tomber la châtelaine sur le pavé. Dans les maisons proches, les habitants enfermés entendirent ce cri et s'en inquiétèrent. Que s’était il passé ? Pourquoi la comtesse avait elle crié ? Réunis à l'arrière d’une maison, les conseillers paroissiaux se réunirent pour délibérere : Comment savoir ce qui s’était passé sans rompre le serment ? Finalement, ils décidèrent de demander à trois femmes âgées et respectables d'aller voir de quoi il retournait. 
Quand elles arrivèrent devant l'église, elles virent un jeune homme, beau garçon. Un jeune page qui tenait la châtelaine dans ses bras et essayait de la relever. C’était lui qui l’avait épiée du sommet du clocher et qui s’était précipité après sa chute. Yvonne était étendue sur le pavé. un peu étourdie. L'étalon noir s'était calmé et ne bougeait plus. Et le bourreau, trop mal à l'aise pour oser se retourner, n’avait pas porté secours à la comtesse. Tout en se disant que ce jeune homme ne perdait rien pour attendre, nos trois femmes s’occupèrent de la comtesse. Malgré le choc, celle-ci n’avait pas de blessures graves, juste quelques égratignures. Les trois femmes l’aidèrent à remonter sur l'étalon et la procession reprit sa route. Les trois femmes s'éclipsèrent au plus vite et ne laissèrent pas le page s'échapper. 
Quand le triste attelage eut disparu à l’horizon, on réunit le conseil paroissial qui convoqua le reste des habitants. on fit le point sur les évènements passés, et tout le monde tomba d’accord pour dire que le page avait dérogé au serment fait, amenant de fait la honte sur eux tous. Les plus acharnés à condamner le jeune page n’étaient pas les femmes mais les hommes du village. Peut-être étaient-ils tous un peu jaloux de ce dernier ? Mais quel châtiment lui donner ? Certains disaient qu’il fallait le lyncher. D’autres disaient qu'on devait lui crever les yeux puisque c'est par ceux-ci qu'il avait pêché. Les femmes, surtout les plus jeunes, émues par la beauté et la jeunesse du coupable étaient plus enclines à la miséricorde. A l'unanimité fut prononcée la condamnation ù mort par pendaison pour désobéissance ù la loi commune. La sentence serait exécutée dès le lendemain. 
L’arrestation et la condamnation du jeune homme parvinrent aux oreilles de la châtelaine dès son retour au château. Yvonne fut paniquée à l'idée de la mort qui attendait le jeune page, car elle se sentait un peu coupable. Sur-le-champ elle décida de lui rendre visite et d’essayer de le sauver. Le garde lui refusa d'accéder au prisonnier. Elle attendit la relève du soir pour avoir t affaire à un autre garde, et y retourna. Il s'agissait d'un homme qui lui était redevable d'une bonne action et il n'osa pas refuser sa demande et la laissa pénétrer dans la cellule. Le page se jeta aux pieds de la dame, ému jusqu'aux larmes par sa beauté, à quoi s'ajoutait la crainte de la mort toute proche. Il n'est pas besoin d’être grand devin pour imaginer ce que ressentit alors la comtesse. Le comte avait été par trop injuste à son égard, mais cette condamnation lui parut tout aussi barbare et injustifiée. Comme le garde, qui avait réfléchi à la portée de son geste, avait pris la fuite laissant les portes ouvertes, la comtesse prit le jeune homme par la main et ils s'enfuirent tous les deux. 
Bien avant le jour, les deux jeunes gens étaient loin, en route pour l'exil, montés sur les meilleurs chevaux de l'écurie du château. On ne les revit jamais au pays.