L'oeil sans paupière  version courte

 Ecosse

Proposé par Lord Blackwood / Lanarkshire
traduit par le conteur Armanel


1          Skelpies.         Démons des eaux. 
2.         Fairies             Fées. 
3.         Parritch           Pudding d'Écosse. 
4.         Spunkie         Lutin. . 
7.         Cranreuch       Vent du Nord. 
8.         Lassies            Jeunes filles. 
9.         kail                  Ces usages sont encore populaires en Écosse. 
10.       Squaw           Femme.

Halloween, Halloween! criaient-ils tous, c'est ce soir la nuit sainte, la belle nuit des Skelpies et des Fairies! VENEZ Tous les paysans de la DOON Border sont là, nos Lassies y viendront aussi. Nous apporterons de bon whiskey dans des brocs d'étain, de l'ale fumeuse, le Parritch savoureux. Le temps est beau; la lune doit briller; camarades, les ruines de Cassilis-Castle n'auront jamais vu d'assemblée plus joyeuse!»

Ainsi parlait Jock Muirland, fermier, veuf et jeune encore. Il était, comme la plupart des paysans d'Écosse, théologien, un peu poète, grand buveur, et  fort économe. La conversation avait lieu près du village de Cassilis.

Vous ne savez sans doute pas ce que c'est qu’Halloween: c'est la nuit des fées. On va consulter le sorcier du village car tous les esprits follets dansent sur les bruyères, traversent les champs, à cheval sur les pâles rayons de la lune. C'est le carnaval des génies et des gnomes. Il n'y a pas de grotte ni de rocher qui n'ait son bal et sa fête, pas de fleur qui ne tressaille sous le souffle d'une Fairy, pas de ménagère qui ne ferme soigneusement sa porte, de peur que le Spunkie n'enlève le déjeuner du lendemain, et ne sacrifie le repas des enfants qui dorment enlacés dans le même berceau.

Telle était la nuit solennelle, mêlée de caprice fantastique et d'une secrète terreur, qui allait s'élever sur les collines de Cassilis. Imaginez un terrain montagneux, qui ondule comme une mer, et dont les nombreuses collines se tapissent d'une mousse verte et brillante; au loin, sur un pic escarpé, les murs crénelés du château détruit, dont la chapelle, privée de sa toiture, s'est conservée presque intacte, et fait jaillir dans l'éther pur ses pilastres minces, sveltes comme des branchages en hiver et dépouillés de leur feuillage. La terre est inféconde dans ce canton. Le genêt doré y sert de retraite au lièvre; la roche paraît à nu de distance à distance.

Les Spunkies dansaient donc sur le gazon menu de Cassilis, et la lune, qui s'était levée, paraissait large et rouge à travers le vitrage cassé du grand portail de la chapelle. Elle semblait suspendue là comme une grande rosace, sur laquelle se dessinait un débris de trèfle de pierre mutilé. Les Spunkies dansaient.

Le Spunkie! C'est une tête de femme, blanche comme la neige, avec de longs cheveux en broussaille. De belles ailes, comme des draperies de soie soutenues par des fibres minces et élastiques, qui s'attachent, non pas sur l'épaule, mais sur le bras blanc et mince dont elles suivent le contour. Le Spunkie est hermaphrodite; il a un visage féminin et cette élégance svelte et frêle de la première adolescence virile. Le Spunkie n'a pas d’autre vêtement que ses ailes, tissu fin et délié, souple et serré, impénétrable et léger, comme l'aile de la chauve-souris. Des griffes d'acier en arment l'extrémité. Malheur à celui qui s'aventure le soir près du marais où se tient blotti le Spunkie!

La ronde des Spunkies commençait sur les bords de la Doon River, quand l'assemblée joyeuse, femmes, enfants, jeunes filles, s'en approcha. Les lutins disparurent aussitôt. Toutes ces grandes ailes, se déployant à la fois, obscurcissent l'air. Vous auriez cru à une nuée d'oiseaux s'élevant tout à coup du milieu des roseaux bruissant. La clarté de la lune se voila un moment; Jock Muirland et ses compagnons s'arrêtèrent.

—J'ai peur! s'écria une jeune fille.
—Bah! reprit le fermier, ce sont des canards sauvages qui s'envolent!
Muirland, lui dit le jeune Colean d'un air de reproche, tu finiras mal; tu ne crois à rien.
—Asseyons-nous ici, et vidons nos paniers. Voici un beau petit abri; la roche nous couvre; le gazon nous offre un lit douillet.
—Mais les Spunkies et les Spelkies peuvent nous trouver ici, dit timidement une jeune femme.
—Le Cranreuch les emporte! interrompit Muirland. Vite, allumons ici, près du roc, un foyer de feuilles mortes et de branchages; nous y chaufferons le whisky; et si les filles veulent savoir quel mari le bon Dieu ou le diable leur réserve, nous avons ici de quoi les satisfaire. Nous vons apporté des miroirs, des noisettes, de la graine de lin, des assiettes et du beurre. Lassies, n'est-ce pas là tout ce qu'il vous faut pour vos cérémonies?
—Oui, oui, répondirent les Lassies.
—Mais d'abord buvons, reprit le fermier, qui, par son caractère dominateur, sa fortune, son cellier bien garni, son grenier plein de blé et ses connaissances agricoles, avait acquis une certaine autorité dans le canton.

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La coutume écossaise veut que l'on ne commence les incantations d'Halloween qu'à minuit sonnant, à l'heure où toute l'atmosphère est envahie par les êtres surhumains, et où les Spunkies, et tous les bataillons de la féerie écossaise, viennent s'emparer de leur domaine. Nos paysans, réunis à neuf heures, passèrent le temps à boire, à chanter ces vieilles et délicieuses ballades

Muirland surtout se livrait tout entier à la gaieté bruyante qui pétillait avec la mousse épaisse de la bière, et se communiquait à tous les auditeurs.

Une jeune fille du canton, qui avait uni sa destinée à celle de Muirland, était morte en couches après deux ans de mariage; et Muirland avait juré de ne jamais se remarier. Personne n'ignorait dans le voisinage la cause de sa mort; c'était la jalousie de Muirland. Jock Muirland était jaloux; la tendresse ingénue de sa jeune compagne ne le rassurait pas.

Tous les camarades du fermier, et même le curé, ne lui épargnaient pas les remontrances; il ne répondait rien, si ce n'est qu'il aimait ardemment Tuilzie, et qu'il était le meilleur juge de ce qui pouvait contribuer au bonheur de son ménage. Sous le toit de Jock, il y avait souvent des plaintes, des cris, des sanglots qui retentissaient au dehors; le frère de Tuilzie était venu dire à son beau-frère que sa conduite était inexcusable; une querelle véhémente avait suivi cette démarche; la jeune femme dépérissait par degrés. Enfin le chagrin qui la consumait l'emporta. Muirland tomba dans un profond désespoir, qui dura plusieurs années; mais, comme tout est passager dans ce monde, il avait, en jurant de rester veuf, oublié peu à peu le souvenir de celle dont il avait été le bourreau involontaire, et la nuit d'Halloween le retrouvait tel qu'il avait été autrefois, joyeux, caustique, amusant, buvant sec et fécond en excellents contes, en plaisanteries rustiques, en refrains bruyants, qui mettaient en train l'assemblée nocturne et entretenaient sa bonne humeur.

On avait déjà épuisé la plupart des vieilles romances traditionnelles, quand les douze coups de minuit sonnèrent et propagèrent au loin l'écho de leurs vibrations. Ils avaient bu largement. Arriva alors le moment des superstitions ancestrales. Tout le monde, excepté Muirland, se leva.

«Cherchons le Kail, cherchons le Kail s'écrièrent-ils!...»

Jeunes gens et jeunes filles se répandirent dans les champs, et revinrent tour à tour apportant chacun une racine détachée du sol: c'était le Kail. Il faut déraciner la première plante qui se présente sous vos pas; si la racine est droite, votre femme ou votre mari seront bien faits et de bonne grâce; si la racine est tortue, vous épouserez une personne contrefaite. S'il reste de la terre suspendue aux filaments, votre ménage sera fécond et heureux; si votre racine est polie et mince, vous ne serez pas longtemps en ménage. Imaginez les éclats de rire, le tumulte joyeux, les plaisanteries villageoises auxquelles cette recherche conjugale donnait lieu; on se poussait, on se pressait; on comparait les résultats de son investigation; même les petits enfants avaient leur Kail.
Puis, ils s'assirent en rond, et l'on se mit à expérimenter la saveur de chaque racine; une racine amère désigne un méchant mari; une racine sucrée, un mari imbécile; une racine odorante, un époux de bonne humeur.

Muirland les regardait sans se mêler activement à leurs jeux.

«Les noisettes! Les noisettes!» s'écrièrent-ils.

On tire du panier un sac plein de noisettes, et l'on se rapprocha du feu, que l'on n'avait pas cessé d'entretenir. Chacun prit sa noisette. Ce charme est célèbre et vénéré. On se distribue par couples; on donne à la noisette que l'on a choisie son propre nom; et l'on place à la fois dans le feu la noisette baptisée du nom de sa fiancée, et la sienne propre. Si les deux noisettes brûlent paisiblement côte à côte, l'union sera longue et paisible; si les noisettes éclatent et se séparent en brûlant, trouble et séparation dans le ménage. Souvent c'est la jeune fille qui se charge de disposer dans le foyer le double symbole auquel toute son âme s'attache; et quel est son chagrin quand ce divorce s'opère, et que son mari futur s'élance en pétillant loin de sa compagne!

Une heure sonnait, et les paysans n'étaient point las de consulter leurs oracles mystiques. La terreur et la foi qui se mêlaient à ces incantations leur prêtaient un charme nouveau. Les Spunkies recommençaient à se mouvoir au milieu des joncs agités. Les jeunes filles tremblaient. La lune, qui avait monté dans le ciel, se couvrait d'un nuage. On fit la cérémonie du pot de terre, celle de la chandelle soufflée, celle de la pomme, grandes conjurations que je ne dévoilerai pas. Willie Maillie, une des plus belles entre ces jeunes filles, plongea trois fois son bras dans l'eau de la Doon River, en s'écriant: «Mon époux futur, mon mari qui n'est pas encore, où es-tu? Voici ma main.» Trois fois le charme avait été répété, lorsqu'on l'entendit pousser un grand cri.

«Ah! Bon Dieu! Le Spunkie a saisi ma main, s'écria-t-elle.» On s'empressa près d'elle, et tout le monde frémit, excepté Muirland. Maillie montra sa main tout ensanglantée; les juges des deux sexes, qu'une longue expérience rendait habiles dans l'interprétation de ces oracles, convinrent sans hésiter que l'égratignure n'était pas causée, comme le prétendait Muirland, par les pointes d'un jonc épineux, mais que le bras de la jeune fille portait réellement l'empreinte de la griffe aiguë du Spunkie.

«Moi, continua Muirland en vidant un pot d'étain rempli de whisky, j'aimerais mieux cent fois épouser le Spunkie que de me marier une seconde fois

Les uns riaient, les autres, scandalisés, se taisaient. La dernière et la plus redoutable des incantations restait à essayer: c'est la cérémonie du miroir. On se place, une chandelle à la main, en face d'une petite glace; on souffle trois fois sur le verre, et on l'essuie en répétant trois fois: Parais, mon mari, ou: Parais, ma femme! Alors, au-dessus de l'épaule gauche de la personne qui consulte le destin, se montre distinctement une figure qui se reflète dans le miroir; c'est celle de la compagne ou du mari que l'on invoquait.

Personne n'osait, après l'exemple de Maillie, braver encore les puissances surnaturelles. Le miroir et la chandelle étaient là par terre sans que l'on pensât à les mettre en usage

 «Eh bien! Qui de vous se présentera devant le miroir?» s'écria Muirland.

On ne répondait pas...

«Vous avez bien peu de courage, continua-t-il. Le souffle du vent vous fait trembler comme le saule. Quant à moi qui ne veux plus prendre de femme, comme vous savez, parce que je veux dormir, et que mes paupières refusent de se fermer quand je m’allonge, il m'est impossible d’affronter charme.

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A la fin, personne ne voulant saisir le miroir, Jock Muirland s'en empara. «Je vais vous donner l'exemple.» Alors il prit sans hésiter la glace fatale; la chandelle fut allumée, et il répéta bravement l'incantation.

«Parais donc, ma femme,» s'écria Muirland.

Aussitôt une figure pâle, couverte de cheveux d'un blond fauve, se montra sur l'épaule de Muirland. Il tressaillit, se retourna pour s'assurer que l'une des jeunes filles du canton n'était pas derrière lui pour imiter l'apparition. Mais personne n'avait osé parodier le spectre; et quoique le miroir se fût brisé sur la terre en échappant de la main du fermier, toujours au-dessus de son épaule la même tête blanche, la même chevelure ardente se présentaient: Muirland pousse un grand cri, et tombe la face contre terre.

Vous eussiez vu alors tous les habitants du village fuir çà et là, comme les feuilles enlevées par le vent; il ne resta plus dans cet endroit que les débris de la fête, le foyer à demi éteint, les pots et les cruches vides, et Muirland couché sur le gazon. Les Spunkies et leurs acolytes revenaient en foule, et l'orage  se préparait dans l'air.

Muirland, en se relevant, regarda encore par-dessus son épaule: toujours la même figure. Elle souriait au paysan, mais ne prononçait pas un mot, et Muirland ne pouvait deviner si cette tête appartenait à un corps humain; car elle ne se montrait à lui que lorsqu'il se détournait.

Il se mit à fuir. Il avait détaché sa petite jument blanche et allait mettre le pied à l'étrier, quand il tenta encore une dernière expérience. Horreur! Toujours cette tête, devenue son inséparable compagne. Elle était attachée sur son épaule. La pauvre Meg, la jument du fermier, hennissait avec une force terrible; et par des ruades fréquentes elle annonçait la part qu'elle prenait part à la terreur de son pauvre maître. Le Spunkie (ce devait être un de ces habitants des joncs de la Doon River qui persécutait le fermier), toutes les fois que Muirland se retournait, fixait sur lui deux yeux flamboyants, d'un bleu profond, sur lesquels aucun cil ne dessinait son ombre, et dont nulle paupière ne voilait l'insupportable clarté. En vain lançait-il sa jument au galop, en vain les bruyères et les montagnes disparaissaient et fuyaient sous les pas de l'animal, Muirland ne savait plus ni quelle route il suivait, ni vers quel but il conduisait la pauvre Meg. Il n'avait qu'une idée, se débarrasser du Spunkie, son compagnon de route, ou plutôt sa compagne, car cette figure féminine avait toute la malice et toute la délicatesse qui conviennent à une jeune fille de dix-huit ans.

La voûte du ciel se couvrait de nuées épaisses qui le rétrécissaient par degrés.Le vent soufflait comme s'il eût voulu éveiller les morts; la pluie tombait, emportée diagonalement par la violence de l'orage. Les lueurs rapides de l'éclair disparaissaient, dévorées par les nuées ténébreuses qui se refermaient sur elles: de longs, profonds et lourds mugissements en sortaient. Pauvre Muirland! Ton bonnet bleu écossais, bariolé de rouge, tomba, et tu n'osas pas te retourner pour le ramasser. La tempête redoublait de fureur; la Doon River débordait de ses rives; et Muirland, après avoir galopé pendant une heure, reconnut douloureusement qu'il revenait au même lieu d'où il était parti. L'église ruinée de Cassilis était sous ses yeux;.

«Jock, dit une voix douce, épouse-moi, et tu cesseras d'avoir peur.»

Vous imaginez la profonde terreur du malheureux Muirland.

«Épouse-moi,» répétait le Spunkie.

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Le spectacle qui le frappa était nouveau pour lui. Un personnage accroupi au milieu de la nef soutenait, sur son dos courbé, un vase octogonal où brûlait une flamme verte et rouge. Des démons à la chevelure ardente qui se hérissait sur leur tête étaient debout sur l'autel, et tenaient lieu de cierges.. Les stalles des chanoines étaient remplies de personnages graves qui avaient conservé les costumes de leur état. Mais sur leurs aubes on voyait se dessiner des mains de squelettes,

. Quarante de ces lutins, perchés sur l'ancienne galerie qui avait soutenu autrefois l'orgue de la cathédrale, tenaient en main des cornemuses écossaises de dimensions différentes. Un énorme chat noir, assis sur un trône, donnait la mesure par un miaulement prolongé. La symphonie infernale faisait trembler ce qui restait encore des voûtes à demi détruites, et tomber de temps en temps quelques fragments de pierres ruineuses. Il y avait parmi ce tumulte de jolies Skelpies à genoux;; et plus de cinquante Spunkies, les ailes étendues ou repliées, dansant ou en repos.

Muirland s'arrêta, se détourna; la figure compagne de sa route n'avait pas quitté son poste. Un des monstres chargés du service infernal le prit par la main; il se laissa faire. On le conduisit à l'autel; il suivit son guide. Il était dompté. Sa force l'avait abandonné. On s'agenouilla, il s'agenouilla; on chanta des hymnes bizarres, il n'écouta rien; et il resta là, stupéfait, pétrifié, attendant son sort. Cependant les chants infernaux devenaient plus bruyants; les spunkies tournaient plus rapidement dans leur ronde infernale; les cornemuses criaient, beuglaient, hurlaient et sifflaient avec une véhémence nouvelle. Muirland détourna la tête pour examiner cette fatale épaule sur laquelle un hôte incommode avait fait élection de domicile.

«Ah!» s'écria-t-il, poussant un long soupir de satisfaction.

La tête avait disparu.

Mais quand ses regards éblouis et égarés se reportèrent sur les objets qui l'environnaient, il fut bien étonné de trouver près de lui, à genoux sur un cercueil, une jeune fille dont le visage était celui même du fantôme qui l'avait poursuivi. Le squelette qui parodiait la messe prit de ses doigts crochus la main de Muirland et l'unit à celle de la jeune fille. Muirland crut sentir alors dans l'étreinte de cette bizarre fiancée la froide morsure que le peuple attribue aux griffes d'acier du Spunkie. C'en était trop pour lui; il ferma les yeux et défaillit.

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Une telle nuit, comme on le pense bien, laissa des traces chez notre fermier; il se réveilla comme on se réveille après une léthargie, et fut fort étonné d'apprendre que depuis quelques jours il avait pris femme, que depuis la nuit d'Halloween il avait fait un voyage dans les montagnes, et qu'il en avait ramené une jeune épouse, laquelle, en effet, se trouvait placée près de lui dans le lit héréditaire de sa ferme.

Il se frotta les yeux et crut qu'il rêvait, puis il voulut contempler celle qu'il avait choisie sans s'en douter, et qui était devenue Mistress Muirlaud. C'était le matin. Qu'elle était jolie! Quelle douce lumière nageait dans ces regards prolongés! Quel éclat dans ces yeux! Cependant Muirland était frappé de la lueur bizarre qui émanait de ces regards mêmes. Il s'approcha; chose étrange! Sa femme, n'avait pas de paupière;. Muirland soupira; le souvenir vague du Spunkie, de sa course nocturne et de sa terrible noce dans la cathédrale, se représenta tout à coup devant lui.

En examinant de plus près sa nouvelle épouse, il crut observer en elle tous les traits caractéristiques de cet être surnaturel, modifiés seulement et comme adoucis. Les doigts de la jeune femme étaient longs et minces, ses ongles blancs et effilés; sa chevelure blonde tombait jusqu'à terre. Il resta comme absorbé par une profonde rêverie; cependant tous ses voisins lui dirent que la famille de sa femme résidait dans les Highlands; qu'aussitôt après la noce il avait été saisi par une fièvre ardente; qu'il n'était pas étonnant que tout souvenir de la cérémonie se fût effacé de son esprit malade, mais que bientôt il se conduirait mieux avec sa femme, car elle était jolie, douce et bonne ménagère.

«Mais elle n'a pas de paupières!» s'écriait Muirland.

On lui riait au nez, on prétendait que la fièvre le poursuivait encore; car, personne, si ce n'est le fermier, ne s'apercevait de cette étrange particularité.

La nuit vint: c'était pour Muirland la nuit des noces, car jusqu'à ce moment il n'avait été mari que de nom. La beauté de sa femme l'avait ému, bien que selon lui elle n'eût pas de paupières. Il se promettait donc de braver résolument sa propre terreur, et de profiter au moins de la faveur singulière que le ciel ou l'enfer lui envoyait.

Muirland s'éveilla, rêvant qu'une clarté subite du soleil illuminait tout à coup la chambre basse où était placé le lit nuptial. Ébloui par ces rayons ardents, il se lève en sursaut et voit les yeux éclatants de sa femme tendrement fixés sur lui.

«Diable! s'écria-t-il, mon sommeil, en effet, est une injure à sa beauté! Il chassa donc le sommeil, et dit à Spellie mille choses aimables et tendres auxquelles la jeune fille des montagnes répondit de son mieux.

Jusqu'au matin, Spellie n'avait pas dormi.

«Comment dormirait-elle, en effet, se demandait Muirland, elle n'a pas de paupière?»

Et son pauvre esprit retombait dans un abîme de méditations et de craintes. Le soleil se leva. Muirland était pâle et abattu; la fermière avait les yeux plus étincelants que jamais.

«Jock, lui dit-elle, je vous aime autant que vous aimiez votre première femme; toutes les jeunes filles des environs m’envient: aussi prenez garde, mon ami, je serai jalouse, je vous surveillerai de près.».

«Mais, ma chère amie, demanda Jock à sa femme, est-ce que vous ne dormez jamais?

—Dormir, moi!
—Oui, dormir! Il me semble que depuis que nous sommes mariés vous n'avez pas dormi un moment.
—Dans ma famille, on ne dort jamais.»

Les orbes azurés de la jeune femme versaient des rayons plus ardents.

«Elle ne dort pas! s'écria avec désespoir le fermier, elle ne dort pas!»

Il retomba épuisé et terrifié sur l'oreiller.

«Elle n'a pas de paupières, elle ne dort pas! répéta-t-il.

—Je ne me lasse pas de te voir, reprit Spellie, et je te surveillerai de plus près.»

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Pauvre Muirland! Les beaux yeux de sa femme ne lui laissaient pas de repos; c'étaient, comme disent les poètes, des astres éternellement allumés pour l'éblouir. On fit dans le canton plus de trente ballades adressées aux beaux yeux de Spellie. Quant à Muirland, un beau jour il disparut.

Le même supplice que la pauvre Tuilzie avait souffert était devenu le sien; au lieu de l'inquiétude morale qui, pendant son premier mariage, l'avait transformé en bourreau de la jeune fille, et que les hommes appellent du nom de jalousie, il se trouvait placé sous l'inquisition physique et inéluctable d'un œil qui ne se fermait jamais: c'était encore la jalousie, mais transformée en image palpable, l'inquisition devenue type. Il laissa sa ferme, quitta ses domaines, passa la mer et s'enfonça dans les forêts de l'Amérique septentrionale, où beaucoup de gens de son pays sont allés fonder des colonies et bâtir leur hutte paisible. Les savanes de l'Ohio lui offraient un asile assuré à ce qu'il croyait; il préférait sa pauvreté, la vie du colon, à son toit écossais, sous lequel l'œil jaloux et toujours ouvert reluisait pour son tourment. Après avoir passé un an dans cette solitude, il finit par bénir son sort: au moins il trouvait le repos au sein de cette nature féconde. Il n'entretenait aucune correspondance avec la Grande-Bretagne, de peur d'avoir des nouvelles de sa femme; quelquefois dans ses rêves il voyait encore cet œil ouvert, cet œil sans paupières, et se réveillait en sursaut; mais c'était tout ce qu'il avait à souffrir

Les indiens de la tribu voisine de son habitation, avaient pris pour sachem un vieillard maladif, dont le caractère était pacifique, et dont Jock Muirland se concilia aisément la bienveillance en lui donnant de l'eau-de-vie de grain qu'il savait distiller. Le sachem tomba malade; son ami Muirland vint le visiter dans sa hutte.

Imaginez un wigwam indien, cabane pointue, avec un trou pour laisser échapper la fumée; au milie, le vieux chef malade Un médecin indien conduisait le chœur et la danse lugubres;

Six jeunes filles étaient occupées à masser les membres nus et froids du vieillard: l'une d'elles, fort jolie, âgée à peine de seize ans, pleurait en s'acquittant de cet office. Le bon sens de l'Écossais lui fit bientôt reconnaître que tout cet appareil médical n'aboutirait qu'au meurtre du sachem; en sa qualité d'Européen et de blanc il passait pour médecin inné. Il profita de l'autorité que ce titre lui donnait, fit sortir tous les hurleurs et s'approcha du sachem.

«Qui vient près de moi? demanda le vieillard.

Jock, l'homme blanc!
—Oh! reprit le sachem en lui tendant sa main desséchée, nous ne nous verrons plus, Jock

Jock, bien qu'il eût peu de connaissances en médecine, s'aperçut sans peine que notre sachem avait tout simplement une indigestion; il le secourut, ordonna que l'on se tût autour de lui, le mit à la diète, puis lui fit un excellent potage écossais que le vieillard avala en guise de médecine. Bref, en trois jours le sachem était revenu à la vie; les hurlements de nos Indiens et leurs danses recommencèrent, mais ces hymnes sauvages n'exprimaient plus que la gratitude et la joie. Le Sachem fit asseoir Jock sur sa hutte, lui donna son calumet à fumer, et lui présenta sa fille, Anauket, la plus jeune et la plus jolie de celles que Muirland avait vues dans la cabane.

«Tu n'as pas de squaw, lui dit le vieux guerrier; prends ma fille et honore ma tête blanchie.»

Jock tressaillit; il se rappela le souvenir de Tuilzie et de Spellie, le mariage lui avait si mal réussi.

Cependant la jeune Squaw était douce,. Un mariage dans les déserts s'environne de bien peu de cérémonies; il a peu de conséquences funestes pour un Européen. Jock se résigna, et la belle Anauket ne lui donna aucun sujet de se repentir de son choix.

Un jour, c'était le huitième jour de leur union, tous deux, par une belle matinée d'automne, s'étaient embarqués sur l'Ohio. Jock avait emporté son fusil de chasse. Anauket, habituée à ces expéditions qui composent toute la vie sauvage, aidait et servait son mari. Le temps était magnifique; les rives de ce beau fleuve offraient aux amants des points de vue enchanteurs.

Jock avait fait bonne chasse. Une pintade aux ailes éclatantes frappa ses regards; il l'ajusta, la blessa, et l'oiseau, frappé de mort, alla tomber, en gémissant, sous d'épais halliers. Muirland ne voulait pas perdre une proie aussi belle; il amarra son bateau, et courut à la recherche du résultat de sa conquête. Il avait battu inutilement plusieurs buissons, et son obstination d'Écossais le plongeait et l'enfonçait de plus en plus dans l'épaisseur du bois. Il se trouva bientôt environné d'arbres de haute futaie et placé au centre d'une de ces salles de verdure naturelles que l'on trouve dans les forêts d'Amérique, quand une clarté traversa le feuillage et pénétra jusqu'à lui. Il tressaillit: ce rayon le brûlait; cette lumière insupportable le contraignait à baisser les yeux.

L'œil sans paupière était là, vigilant et éternel.

Spellie avait passé la mer; elle avait trouvé la trace de son mari, elle le suivait à la piste; elle avait tenu sa parole, et sa redoutable jalousie accablait déjà Muirland de justes reproches. Il courut vers le rivage, poursuivi par l'œil sans paupière, vit l'onde claire et pure de l'Ohio, et s'y précipita dans sa terreur. Telle fut la fin de Jock Muirland; elle se retrouve consacrée dans une légende écossaise, les bonnes femmes l'expliquent à leur manière. Elles affirment que c'est une allégorie, et que l'Œil sans paupière, c'est l'œil toujours ouvert de la femme jalouse, le plus terrible des supplices.