Les deux cierges

Ploumoguer


Proposé par le conteur Armanel


La croyance dans les intersignes a duré très longtemps en Basse-Bretagne, et c’est bien dommage que les collecteurs de mémoire ne se soient pas vraiment intéressé à ces Sinadou qu’ils considéraient comme des superstitions, relents d’une Bretagne catholique qui n’avait plus sa place dans la république laïque qui venait de se lever.

Ces sinadou (un sinad, des sinadou), étaient des manifestations physiques ou des pressentiments que l’on ne comprenait bien souvent qu’après la mort qu’ils annonçaient. Et pour compliquer le tout, il n’y avait pas de sinadou type, ce pouvait être une vision, un bruit, une odeur, un songe, une lueur, un phénomène naturel mais incongru, etc.


Toujours est qu’il au début du siècle dans une petite ferme, comme il y en avait tant d’autres, située à Ker ar Groas, près de la plage de kerhornou à Ploumoguer. En fait très près de  la petite chapelle de Locmeven qui  abrite les statues de Saint Méen, Sainte Barbe, et de la vierge Marie et qui recevait beaucoup de visites des bretons qui s’y déplaçaient pour soigner leurs maladies de peau jusqu’après sa restauration en 1932.


A l’époque, quand vous entriez dans une ferme bretonne, il y avait deux choses qui sautaient à votre regard : le tas de fumier et le tas de paille. Le tas de fumier, placé près de l’entrée, était en quelque sorte un indicateur de richesse : plus le tas était grand, plus il y avait de bêtes et donc plus le fermier était riche. Le bern kolo (le tas de paille) quand à lui était monté dans un endroit facilement accessible et pas trop loin des dépendances afin de rationaliser le travail. Ce tas de paille était savamment dressé de façon à ce que la pluie ne le pénètre pas, au risque de le faire pourrir, et de façon à ce que le fermier puise facilement y puiser la matière première sans toutefois le démolir.


Et ce tas de paille va jouer un rôle dans notre histoire. Mais patience…


La mort, quelle qu’elle soit est toujours une épreuve difficile, surtout pour ceux qui restent paraît-il.  Même si la mort semble douce  _ un vieillard usé qui aurait simplement oublié de se réveiller_  il y a toujours quelqu’un qui pleure.

Mais parfois la mort est plus douloureuse pour tout le monde, le futur défunt comme l’entourage. 


Donc, dans cette petite ferme, il y avait le maître de maison qui « traînait » dans son lit de souffrance. Voila bien des jours qu’il était alité et qu’il luttait contre l’inévitable échéance. Il était évident pour tout le monde (sauf pour lui apparemment) qu’il ne survivrai pas longtemps. Mais notre homme luttait de toutes ses forces.

Un soir, où le vieil homme semblait plus mal en point que d’habitude, toute la maisonnée s’était réunie autour de lui et marmonnait des prières quand quelqu’un tournant la tête vers la fenêtre, vit qu’au bout du tas de paille il y avait deux cierges allumés. Deux cierges que nul d’entre eux était allé allumer et qui brillaient clairement dans la nuit qui commençait à tomber. Leur flamme montait bien droite malgré la petite brise qui soufflait ce soir-là. Vous pensez bien que personne ne sortit pour voir de plus près ce qui se passait dans la cour. La petite assemblée reconnut immédiatement un sinad dans cet évènement particulier et s’empressa d’allumer des cierges dans la chambre et de réciter des prières, mais personne ne s’approcha de ces cierges fantômes. 


Et chaque soir, jusqu’au décès du maître de maison, les deux cierges apparurent au même endroit et brillèrent de la lueur qui irradiait de leurs flammes bien droites près du tas de paille.