Gereint,  fils d'Erbin.

Traduction(et adaptation):Armanel


1 _ Le Tournoi de Gereint


Arthur tenait habituellement sa cour à Caerlleon upon Usk. Il l'y tint sept fois de suite à Pâques et cinq fois de suite à Noël. Une fois même, il l'y tint à la Pentecôte: Caerlleon était, en effet, de tous ses domaines, l'endroit dont l'accès était le plus facile, tant par mer que par voie terrestre. Neuf rois couronnés, ses vassaux, y séjournaient, ainsi que beaucoup de comtes et de barons :
Voila la liste des invités à toutes les grandes cérémonies, à moins qu'ils n’eussent de graves empêchements : Quand Arthur tenait cour à Caerlleon, on préparait treize églises pour la messe de la façon suivante : la première d’entre elles était destinée à Arthur, à ses rois et à ses invités ; la seconde à Guenièvre et ses dames ; la troisième à l’intendant de ses domaines et aux solliciteurs ; la quatrième à Odyar le Franc (libre de tout lien de vassalité) et aux autres officiers ; les neuf autres étaient pour les neuf chefs de clan, et, en premier, pour Gwalchmei, dont la réputation de gloire, de vaillance et de noblesse lui avait valu d'être nommé à leur tête Et il n'y avait aucun autre arrangement concernant les églises autres que celles mentionnées ci-dessus

Glewlwyt Gavaelvawr était le porteur en chef mais, il ne s'occupait pas personnellement de ce service sauf à chacune des trois fêtes principales car il avait sous ses ordres sept hommes qui se partageaient le service tout au long de l'année : c'étaient Grynn, Penpighon, Llaesgynym, Gogyvwlch, Gwrddnei «dit : yeux de chat », qui voyait la nuit aussi bien que le jour; Drem, fils de Dremhidid et Klust, fils de Klustveinyt. Ils étaient tous chargés de la sécurité d’Arthur.


Le mardi de la Pentecôte, comme Arthur était assis à la table du banquet, entra un grand jeune homme blond habillé d’une robe et d’un surcot de brocart diapré, une épée à poignée d'or pendue à son cou, et deux chaussures basses en cuir à ses pieds. Il se présenta devant Arthur.

_ « Je vous salue, Sire, » dit-il.

_ « Que Dieu te le rende, » dit Arthur ; « sois le bienvenu en son nom. Apportes-tu des nouvelles fraîches ? »

_ « En effet, Sire. »

_ « Mais, dis-moi, je ne te connais pas. »

_ « Je suis surpris que vous ne me connaissiez pas : je suis un de vos forestiers, Sire, je viens de la forêt de Dean, et je m’appelle Madawc, fils de Twrgadarn. »

_ « De quelles nouvelles es-tu porteur ? »

_ « Voici, Sire : j'ai vu, dans la forêt, un cerf comme je n'en ai jamais vu auparavant. »

_ « Et qu'a-t-il donc de particulier pour que tu n'aies jamais vu son pareil? »

_ « Il est tout blanc et, soit par fierté soit par orgueil, il ne marche en compagnie d'aucun autre animal. Et son port est tellement royal ! Je viens vous demander votre avis Sire : Que pensez-vous de tout cela ? »

_ « Je pense que ce que j'ai de mieux à faire, c'est d'aller le chasser dès demain matin, et de faire passer le message dans tous les recoins de la cour dès cette nuit. »

On prévint Ryfuerys, le chef de meute d'Arthur et Elivri, le chef des écuyers. Et tout fut arrangé tel qu’Arthur avait décidé. Arthur fit partir les écuyers devant lui. Guenièvre dit à Arthur :

_ « Sire, me permettrez-vous de participer, demain à la chasse du cerf dont a parlé le jeune forestier? »

_ « Volontiers, » dit Arthur.

_ « J'irai donc. » répondit-elle

Gwalchmei dit alors à Arthur :

_ « Ne trouveriez-vous pas juste, seigneur, de permettre à celui à qui ferait face au cerf de lui couper la tête et de la donner à qui il voudrait, maîtresse ou compagne, et ce que le cerf tombe sur un cavalier ou un rabatteur? »

_ « Je te l’accorde volontiers, » répondit Arthur, « et que l’intendant royal soit blâmé si tout le monde n'est pas prêt demain matin pour la chasse. »

Cette nuit là, il y eut à souhait chants, divertissements, causeries, services abondants, et ils allèrent se coucher quand ils le jugèrent à propos.


Le lendemain, au lever du jour, ils se réveillèrent. Arthur appela les quatre écuyers qui le protégeaient pendant la nuit : Kadyrieith fils de Porthawr Gandwy; Amhren fils de Bedwyr et Amhar fils d’Arthur ainsi que Goreu, fils de Kustermin. Ils s’approchèrent, le saluèrent et le vêtirent. Arthur s'étonna du fait que Guenièvre ne fût pas réveillée et qu'elle ne se fût pas sortie du lit. Les hommes voulurent la réveiller; mais Arthur leur dit :

_ « Ne la réveillez pas, puisqu'elle aime mieux dormir que d’assister à la chasse. »

Puis Arthur se mit en route ; il entendit bientôt deux cors sonner, l'un auprès du logis du chef des chasseurs, l'autre auprès du chef des écuyers. Toutes les troupes vinrent se rassembler autour d'Arthur, et ils se dirigèrent vers la forêt.

Arthur était déjà parti lorsque Guenièvre s'éveilla, appela ses suivantes et s'habilla.

_ « Jeunes filles, » dit-elle, « j'ai eu hier la permission d’assister à la chasse. Qu'une d'entre vous aille à l'écurie et amène une haquenée. »

Une d'elles y alla et trouva à l'écurie deux haquenées. Guenièvre et une des suivantes les montèrent, traversèrent la rivière Usk et suivirent la trace des hommes et des palefrois. Comme elles chevauchaient, elles entendirent un grand bruit impétueux. Elles se retournèrent et aperçurent un chevalier monté sur un palefroi. C’était un jeune homme, jambes nues, à l'air princier ; il portait à la hanche une épée à poignée d'or et était vêtu d’une robe et d’un surcot de satin, et ses pieds étaient chaussés de deux chaussures basses en cuir. Il portait aussi une écharpe pourpre, ornée d'une pomme d'or à chaque angle. Le palefroi marchait la tête levée et fière, d'une allure rapide, souple, brève et cadencée. Le cavalier atteignit Guenièvre et la salua.

_« Que Dieu te garde, Geraint, » dit-elle; «je t'ai reconnu aussitôt que je t'ai aperçu. Je suis heureuse de te voir. Pourquoi n'es-tu pas allé chasser avec Arthur? »

_ « Parce qu'il est parti sans que je sois averti. »

_ « Moi aussi j'ai été étonnée qu'il y soit parti sans me prévenir. »

_ « Je dormais, princesse, de sorte que je ne me suis pas aperçu de son départ. »

_ « De tous les compagnons que j'ai dans ce royaume, c’est ta compagnie que je préfère. Nous nous amuserons peut être plus qu’eux à cette partie de chasse car nous serons bien placés ici, pour entendre les cors sonner et nous entendrons aussi les aboiements des chiens quand on les découplera et qu'ils commenceront à appeler. »

Ils se dirigèrent vers la lisière de la forêt et s'y arrêtèrent.

_ « Nous entendrons bien d'ici, quand ils lanceront les chiens. » dit-elle

Et sur ce, un bruit se fit entendre et ils tournèrent les yeux dans la direction du bruit et aperçurent un nain monté sur un palefroi majestueux, bien charpenté et au port noble. Le nain tenait un fouet à la main. Et près du nain, ils ont vu une femme sur une belle haquenée blanche, d’allure stable et majestueuse, et vêtue d'un habit de brocart d'or ; à côté d'elle, un chevalier monté sur un destrier de grande taille, revêtus, lui et son destrier, d'une armure lourde et brillante. C’étaient la première fois qu’ils voyaient destrier, chevalier et armure si remarquables

Ils étaient tous les trois près l'un de l'autre.

_ « Gereint, » demanda Guenièvre, « connais-tu ce grand chevalier là-bas ? »

_ « Non, je ne le connais pas, » répondit-il ; « cette grande armure étrangère ne laisse apercevoir ni sa figure ni sa physionomie. »

_ « Va, jeune fille, » dit Guenièvre, « et demande au nain quel est ce chevalier. »

La suivante se dirigea vers le nain. La voyant venir, celui-ci l'attendit.

_ « Qui est ce chevalier? » lui demanda-t-elle.

_ « Je ne te le dirai pas, » répondit-il.

_ « Puisque tu es si grossier, je vais le lui demander moi-même. »

_ «Et moi je te dis que tu ne le lui demanderas pas. »

_ « Et pourquoi donc ? »

_ « Parce que tu n'es pas d'un rang à parler à mon maître. »

La suivante tourna bride du côté du chevalier. Aussitôt, le nain la frappa avec le fouet qu'il avait à la main à travers le visage et les yeux, au point que le sang jaillit abondamment. La douleur du coup arrêta la jeune fille, qui retourna auprès de Guenièvre en se plaignant de son malheur.

_ « Le nain a mal agi envers toi» dit Gereint, « Je vais me renseigner personnellement sur ce chevalier. »

— « Va, » dit Guenièvre.

Gereint alla trouver le nain.

_ « Quel est ce chevalier? » lui dit-il

_ « Je ne te le dirai pas, » répondit-il.

_ « Je le demanderai au chevalier lui-même. »

_ « Tu ne le demanderas point, par ma foi; tu n'es pas d'un rang à t'entretenir avec mon maître. »

_ « Je me suis déjà entretenu avec des hommes d’un rang égal à celui de ton maître.» répondit Gereint.

Et il tourna bride du côté du chevalier mais le nain le chargea et le frappa tout comme la jeune fille, au point que le sang tacha l’écharpe pourpre que Gereint portait. Gereint porta la main sur la garde de son épée ; mais il se ravisa et se dit que ce n'était pas très avisé de tuer le nain, puis de devoir affronter le chevalier sans son armure. Alors, il retourna auprès de Guenièvre.

_ « Tu as agi en homme sage et prudent, » dit-elle.

_ « Princesse, » répondit-il, avec votre permission je vais le suivre; il finira bien par arriver à quelque lieu habité où je trouverai des armes, en prêt ou sur gage, de façon à pouvoir me battre avec lui. »

_ « Va, » dit-elle, « et ne le combat pas, avant d'avoir trouvé de bonnes armes. Sache que je serai très inquiète à ton sujet, tant que je n’aurai pas reçu de tes nouvelles. »

_ « Si j’en réchappe, vous aurez de mes nouvelles dès demain après-midi. »

Il se mit aussitôt en marche.


Leur itinéraire passait plus bas que les domaines de Kaerllion, par le gué sur la Usk, et ils traversèrent une terre fertile qui s’élevait jusqu'à une ville défendue par un château. Comme le chevalier s'avançait à travers la ville, les gens se levaient pour le saluer et lui souhaiter la bienvenue. Gereint, dès son entrée dans la ville, se mit à jeter des regards dans chaque maison pour voir s'il ne trouverait pas quelque connaissance à lui, mais il ne connaissait personne et personne par conséquent ne lui procura des armes en prêt ou sur gage. Toutes les maisons étaient pleines d'hommes, d'armes, de destriers, de soldats en train de faire reluire les boucliers, de polir les épées, de nettoyer les armures, de ferrer les chevaux. Le chevalier, la cavalière et le nain se rendirent au château. Tout le monde leur fit bon accueil. Gereint s'arrêta pour voir s'ils y resteraient longtemps. Quand il fut bien sûr qu'ils y demeureraient, il jeta les yeux autour de lui et aperçut, à quelque distance de la ville, un vieux château tombant en ruines avec une un donjon menaçant de s’écrouler. Comme il ne connaissait personne en ville, il se dirigea de ce côté.

En y arrivant, il n'aperçut guère qu'une salle à laquelle conduisait un pont de marbre ; un homme aux cheveux blancs et aux vêtements fripés et usés, était assis sur le pont. Gereint le fixa longuement.

_ « Jeune homme, » demanda le vieillard, « à quoi songes-tu ? »

_ « Je suis soucieux, » répondit Gereint, « parce que je ne sais où aller cette nuit. »

_ « Veux-tu venir ici, chevalier? On te donnera ce qu'on trouvera de mieux. »

Gereint s'avança et le vieillard le précéda au donjon. Gereint mit pied à terre, laissa son palefroi et monta dans la chambre avec le vieillard. Il y aperçut une femme âgée, assise sur un coussin, portant de vieux habits de brocard usés : Gereint pensait qu'il eût été difficile de voir femme plus belle quand elle avait été dans sa pleine jeunesse. A côté d'elle se tenait une jeune fille portant un gilet et une écharpe si usés qu’ils commençaient à se déchirer. Et Gereint se dit qu’il n'avait vu une jeune fille plus pleine de charme et de grâce et de beauté qu'elle. L'homme aux cheveux blancs dit à la jeune fille :

_ « Il n'y aura que toi ce soir pour t’occuper du cheval et de ce jeune homme. »

_ « Je les servirai, » répondit-elle, « de mon mieux, lui et son cheval. »

Et la jeune fille désarma le jeune homme, pourvut abondamment son cheval en paille et en grain, puis revint à la chambre.

_ « Va maintenant à la ville, » lui dit alors le vieillard, « et fais apporter ici le meilleur repas, tant en nourriture et qu’en boisson, que tu trouveras. »

— « Volontiers, Seigneur. » Et elle se rendit à la ville.

Pendant que la jeune fille se rendait en ville, ils conversèrent tous les deux. Elle revint bientôt accompagnée d'un serviteur portant sur le dos un cruchon plein d'hydromel, et un quartier de jeune bœuf. La jeune fille avait entre ses mains, une grande quantité de pain blanc et un pain complet dans son foulard. Elle se rendit à la chambre et dit :

_ « Je n'ai pu avoir meilleur repas, et je n'ais pas trouvé crédit pour acheter mieux. »

_ « C'est bien assez bon, répondit Gereint. »

Et ils firent bouillir la viande. Leur nourriture prête, ils se mirent à table. Gereint s'assit entre l'homme aux cheveux blancs et sa femme ; la jeune fille les servit. Ils mangèrent et burent.

Une fois le repas fini, Gereint se mit à bavarder avec le vieillard et lui demanda en premier à qui appartenait le château.

_ « En fait, il m’appartient, » répondit-il ; « c’est moi qui l'ai bâti ainsi que la ville et le château que la jouxte.»

_ « Hélas! répondit Gereint, et comment les avez-vous perdus? »

_ « J'ai aussi perdu un grand comté, et voici comment je les ai perdus: j'avais élevé un neveu, un fils à mon défunt frère, et j’avais réuni ses états aux miens. Lorsqu’il fut en âge, il me les réclama mais je décidais de les garder. Il me fit la guerre et conquit tout ce que je possédais. »

_ « Voudriez-vous m'expliquer pourquoi le chevalier, la femme et le nain sont venus en ville, et me dire pourquoi ce déploiement d’activité autour des armes? »

_ « Ce sont les préparatifs pour le tournoi que le jeune comte organise demain. On va planter dans le pré là-bas deux fourches, sur lesquelles reposera une tige d'argent et sur la tige on placera un épervier qui sera le prix du tournoi. Tous les hommes, chevaux et armes que tu as pu voir dans la ville y seront. Chaque homme amènera avec lui sa « Dame » ; autrement, il ne sera pas admis à la joute. Le chevalier que tu as vu a gagné l'épervier les deux dernières années; s'il le gagne une troisième fois, on le lui enverra désormais chaque année mais il ne pourra plus se présenter, et il recevra le titre de chevalier à l'épervier. »

— « Que pensez-vous, seigneur, de ce chevalier, et de l'outrage que son nain nous a fait à moi et à la suivante de Guenièvre, la femme d'Arthur? »

Et Gereint raconta alors à l'homme aux cheveux blancs l'histoire de l'outrage.

_ « Ce n’est pas facile, » répondit-il « de te donner un avis, dans la mesure ou il n'y a ici ni femme ni jeune fille dont tu puisses te déclarer le champion. Mais j’ai des armes que tu pourras avoir, et il y a mon destrier aussi, si tu le préfères au tien. »

_ «Merci et que Dieu vous le rende, mais je me contenterai de mon cheval auquel je suis habitué et de vos armes. Me permettrez-vous de me déclarer le champion de cette jeune fille qui semble être votre propre fille, lors du tournoi de demain? Je m’engane à aimer votre fille pour toujours si je réchappe du tournoi. Si je n'en reviens pas, elle sera aussi pure et irréprochable qu'auparavant. »

_ « C’est bien volontiers que j’accède à ta requête » dit le vieil homme. Et puisque tu as pris ta décision, il faut que ton cheval et tes armes soient prêts demain, au lever du jour. Car demain, le chevalier à l’épervier fera une publication : il invitera sa dame à venir prendre l'épervier, en ajoutant que c'est à elle qu'il convient le mieux, qu'elle l'a eu l'année dernière, pour la deuxième fois, et que s'il se trouve quelqu'un qui ose le lui disputer, il le défendra en son honneur. Il faut donc que tu sois là, dès l’aube ; nous aussi, nous y serons avec toi, tous les trois, moi, ma femme et ma file. »


Ce fut à quoi on s'arrêta, et aussitôt on alla se coucher. Ils se levèrent avant le jour, et se vêtirent. Quand le jour vint, ils étaient tous les quatre sur le pré. Là se trouvait le chevalier à l'épervier qui fît sa proclamation et invita sa dame à aller décrocher l'épervier. »

_ « N'y allez pas » s'écria Gereint : « il y a ici une jeune fille plus belle, plus accomplie, plus noble que vous et qui le mérite bien mieux que vous. »

_ « Si tu oses affirmer que l'épervier lui revient, viens te battre avec moi.» répondit le chevalier.

Gereint se dirigea vers le haut du pré, recouvert, lui et son cheval, d’une armure lourde, rouillée et sans valeur qui ne ressemblait plus à rien. Puis les deux combattants chargèrent et brisèrent un jeu de lances, puis un second, puis un troisième. Ils brisèrent toutes les lances qu'on put leur apporter. Chaque fois que le chevalier à l'épervier semblait l’emporter ce n'étaient que cris de joie et d’enthousiasme du côté du jeune comte, tandis que l'homme aux cheveux blancs, sa femme et sa fille s'attristaient. Le vieillard fournissait à Gereint les lances à mesure qu'il les brisait, et le nain faisait de même pour le chevalier à l'épervier. Le vieillard s'approcha de Gereint.

_ « Tiens, » dit-il, «puisque aucune lance ne te réussit, prends cette lance de frêne que j'avais en main le jour où je fus sacré chevalier, sa hampe ne s'est jamais encore rompue, et son fer est excellent. »

Gereint la prit en le remerciant. Aussitôt le nain apporta lui aussi une lance à son maître :

_ « En voici une, » dit-il, « qui n'est pas moins bonne que la sienne. Et souvenez-vous que vous n’avez jamais laissé aussi longtemps debout aucun chevalier avant ce jour. »

_ « Je déclare devant Dieu, » s'écria Gereint, « qu’à moins qu’une mort subite ne m'enlève, il ne profitera pas de ton aide. »

Et, partant de loin, il lança son cheval à toute bride, et défiant son adversaire, il le chargea, et lui lança un coup si rude et violent au milieu de l'écu qu’il se fendit en deux, que l'armure se brisa, que les sangles se rompirent et que le chevalier et sa selle furent jetés à terre par-dessus la croupe de son destrier.

Gereint mit vivement pied à terre, s’élança vers son adversaire, tira son épée et l'attaqua férocement. Le chevalier de son côté se leva, dégaina contre Gereint. Ils combattirent, sur pieds, à l'épée, si vaillamment que leurs armes faisaient jaillir des étincelles de feu de l'armure de chacun, et que la sueur et le sang les aveuglaient. Quand Gereint semblait prendre le dessus, le vieillard, sa femme et sa fille se réjouissaient et quand c'était le tour du chevalier à l’épervier, le comte et son parti applaudissaient. Le vieillard voyant que Gereint venait de recevoir un coup terrible et douloureux, s'approcha vivement de lui en disant :

_ « Seigneur, rappelle-toi l'outrage que tu as reçu du nain ; n'est-ce pas pour le venger que tu es venu ici ? Et rappelle-toi aussi l'outrage fait à Guenièvre, la femme d'Arthur. »

En entendant ces paroles Gereint fut ragaillardi, il appela à lui toutes ses forces, leva son épée et, fondant sur le chevalier, il lui déchargea un tel coup sur le sommet, de la tête, qu’il brisa le heaume, déchira la peau et la chair, ainsi que l'os du crâne. Alors le chevalier fléchit sur ses genoux et, jetant son épée, demanda grâce à Gereint :

_ « La vérité, » s'écria-t-il, « c’est que mon orgueil et ma fierté me disent de ne pas te demander merci; et à moins de trouver un prêtre pour me faire pardonner mes péchés, ta grâce me sera inutile. »

_ « Je t'accorde grâce, » répondit Gereint, « à condition que tu ailles trouver Guenièvre, femme d'Arthur, pour lui demander pardon de l'outrage fait à sa suivante par ton nain, car concernant celui que j'ai reçu de toi et de ton nain, je me considère récompensé : tu ne descendras pas de cheval avant de t'être présenté devant Guenièvre pour lui offrir la rançon qu'on décidera à la cour d'Arthur. »

_ « Je le ferai volontiers; mais, qui es-tu? »

_ « Je suis Gereint, fils d'Erbin; et toi? »

_ « Je suis Edern, fils de Nudd. »

Alors, il remonta sur son cheval et se dirigea vers la cour d'Arthur accompagné de sa dame et de son nain, en se lamentant tous les trois.

Leur histoire s'arrête là.


Le jeune comte et ses invités se rendirent alors auprès de Gereint, le saluèrent et l'invitèrent à les accompagner dans son château.

_ « Je n’irai pas, » dit Gereint; « car c’est là où j'ai été hier soir que j'irai ce soir. »

_ « Si tu ne veux pas de mon invitation, acceptes de recevoir les présents que je te ferai apporter, à l'endroit où tu logeais hier soir. Je te ferai chauffer un bain, et tu pourras te reposer de ta fatigue et de ta lassitude. »

_ « Dieu te le rendra » dis Gereint «  sur ce, je m'en vais à mon logis. »

Gereint s'en alla avec le comte Ynywl, sa femme et sa fille. Quand ils arrivèrent à la chambre, les valets de chambre du jeune comte étaient déjà arrivés de la cour du jeune prince, et ils étaient en train de remettre en état tous les appartements, de les fournir de paille et de feu. En peu de temps, le bain fut prêt ; Gereint s'y rendit, et on lui lava la tête. Alors, le jeune comte arriva accompagné de quarante valeureux chevaliers pris parmi ses vassaux et les invités du tournoi. Gereint sortit du bain, et le jeune comte le pria de se rendre à la salle pour manger.

_ « Où sont donc, » dit Gereint, « le comte Ynywl, sa femme et sa fille? »

_ « Ils sont dans la chambre là-bas, » dit le chambellan du comte, « en train de revêtir les vêtements que le comte leur a fait apporter. »

_ « Ne laissez la jeune fille ne porter que sa chemise et son manteau jusqu'à son arrivée à la cour d'Arthur, là Guenièvre lui donnera des vêtements appropriés. »

La jeune fille ne se changea donc pas.

Tout le monde se rendit à la salle. Après s'être lavés, ils se mirent à table. Et voici comment ils s’assirent : A un des côtés de Gereint, le jeune comte et le comte Ynywl ; de l'autre côté, prirent place la jeune fille et sa mère ; ensuite chacun s'assit suivant son rang. Ils mangèrent, furent servis à profusion et reçurent quantité de cadeaux. Puis ils se mirent à discuter. Le jeune comte invita Gereint à lui rendre visite le lendemain.

_ « Je ne pourrai pas » dit Gereint, « dès demain je me dois me rendre, avec cette jeune fille, à la cour d'Arthur. Je n’accepterai rien de plus tant que le comte Ynywl sera dans la pauvreté et la misère. Je dois, en priorité, lui trouver d'autres moyens de subsistance. »

_ « Seigneur, » dit le jeune comte, « ce n'est pas ma faute à moi si le comte Ynywl est sans domaines. »

_ « Par ma foi, il ne restera pas sans domaines, à moins qu’une mort violente ne m'emporte. » répondit Guereint.

_ « Seigneur, pour ce qui est du différend entre moi et Ynywl, je suis prêt à me conformer à ta décision, quelque soit ton jugement. »

_ « Je demande simplement qu’on lui rende ce qui est à lui et qu’il soit dédommagé des revenus qu’il aurait du percevoir depuis la confiscation de ses domaines, et ce jusqu'à ce jour. »

_ « Je le ferai volontiers, en ton honneur. »

_ « Eh bien ! Que tous ceux de l'assistance qui doivent être vassaux d'Ynywl lui rendent hommage sur-le-champ. »

Tous les vassaux le firent. On s'en tint à ces conditions de paix : on rendit à Ynywl son château, son donjon, ses domaines et tout ce qu'il avait perdu, jusqu’au moindre bijou.

_ « Seigneur, » dit alors Ynywl, « Voici la jeune fille dont tu t'es déclaré le champion pendant le tournoi, je te la confie. »

_ « Elle me suivra » dit Gereint «jusqu'à son arrivée à la cour d'Arthur. Ainsi Arthur et Guenièvre décideront de son avenir»

Le lendemain, ils partirent pour la cour d'Arthur. L'aventure de Gereint s'arrête ici.



2 _ La Tête du cerf

Voyons maintenant comment Arthur chassa le cerf. Les hommes et les chiens furent divisés en groupes de chasse, puis on lâcha les chiens sur le cerf. Le dernier chien lâché était Cavall, le favori d'Arthur. Il sema tous les chiens et fit faire un premier crochet au cerf; au second crochet, le cerf se dirigea vers le parti d'Arthur. Arthur lui fit face, et lui trancha la tête avant que quiconque puisse le viser. Alors on fit sonner le cor pour annoncer la mort du cerf, et tous les chasseurs se réunirent autour de la dépouille. Kadyrieith se dirigea vers Arthur et lui dit :

_ « Seigneur, Guenièvre est tout là-bas, seule avec sa suivante. »

_ « Dis à Gildas, » répondit Arthur, « et à tous les clercs, de retourner, avec Guenièvre, à la cour. »

Ce qu'ils firent. Ils se mirent en marche en se disputant pour savoir à qui reviendrait la tête du cerf: l'un voulait en faire présent à sa bien-aimée, un autre à la sienne ; la discussion tourna à l'aigre entre les gens de la maison d'Arthur et les chevaliers bien avant leur arrivée à la cour. Arthur et Guenièvre entendirent leur dispute. Guenièvre dit à Arthur :

_ « Sire, à mon avis il ne faut donner la tête du cerf à personne avant que Gereint, fils d'Erbin, ne soit revenu de son expédition. »

Et elle exposa à Arthur le motif de son voyage.

_ « Volontiers, je suis de tout cœur avec vous » dit alors Arthur.

Et on s'arrêta à cette résolution.

Le lendemain, Guenièvre fit mettre des guetteurs sur les remparts pour surveiller le retour de Gereint. Et l’après midi, les guetteurs aperçurent au loin un petit homme monté sur un cheval, suivi, à ce qu'il leur semblait, d’une femme ou une demoiselle, elle-même accompagnée d’un chevalier de haute taille, un peu courbé, la tête basse, l'air triste, revêtu d’une armure fracassée et sans valeur. Avant qu'ils n’arrivent à la porte du château, un des guetteurs se rendit auprès de Guenièvre et lui dit quelle sorte de gens ils apercevaient et quel était leur aspect.

_ « Je ne sais pas qui ils sont, » ajouta-t-il.

_ « Je le sais, moi, » dit Guenièvre ; « c’est le chevalier que Gereint a suivi, et il me semble bien que ce n'est pas de bon gré qu'il vient ici. Gereint l'aura sûrement battu et aura, tout au moins, vengé l'outrage fait à ma suivante. »

A ce moment, un des gardes de la porte vint la trouver.

_ « Princesse, » dit-il, « un chevalier est à la porte ; je n'ai jamais vu personne qui fasse plus pitié à voir. Son armure est fracassée, en très mauvais état, et on en aperçoit moins la couleur que celle du sang qui la recouvre. »

_ « Sais-tu qui c'est ? » demanda Guenièvre

_ « Je le sais : il a dit être Edern, le fils de Nudd.

_ « Je ne connais pas. » dit Guenièvre.


Guenièvre arriva à la porte alors que le chevalier entrait. Et elle fut désolée de voir dans quel état il était même s’il était toujours accompagné de son nain si disgracieux. Edern salua Guenièvre.

_ « Que Dieu te garde, » dit-elle.

_ « Princesse, » dit-il, « je vous transmets les salutations de Gereint, fils d'Erbin, le meilleur et le plus vaillant des hommes. »

_ « Est il allé à ta rencontre? »

_ « Oui, et cela ne m’a pas porté chance. Mais la faute ne lui revient pas, mais bien à moi. Gereint te salue; il m'a chargé de venir ici non seulement pour te saluer, mais pour faire réparer l’insulte faite par le nain à ta suivante. Quant à l’insulte qu’il a personnellement reçue, il me la pardonne en raison du risque qu'il m'a fait courir en me mettant en danger de mort. Et il m'a imposé une condition, virile et honorable et ressemblante au guerrier qu’il est, et qui est d’accepter votre punition, Madame. "»

_ « Et où s'est-il battu avec toi? »

_ « Sur un pré où nous joutions et nous disputions l'épervier, dans la ville qu'on appelle maintenant Kaerdyff (Cardiff). Il n'avait avec lui que trois personnes à l'aspect assez pauvre: un homme aux cheveux blancs d'un certain âge, une femme âgée et une jeune fille d'une beauté accomplie, tous portant de vieux habits usés; c'est en se déclarant héros de la demoiselle que Gereint a pris part au tournoi pour me disputer l'épervier. Il a déclaré, haut et fort, qu'elle le méritait mieux que la dame qui m'accompagnait. Là-dessus nous nous sommes battus, et il m'a laissé, princesse, dans l'état où tu me vois. »

_ « Chevalier, quand penses-tu que Gereint arrivera ici? » demanda Guenièvre

_ « Je pense qu'il arrivera demain, princesse, et je pense qu’il sera avec la jeune fille. »

Arthur, à ce moment, vint à lui. Le chevalier salua Arthur. Arthur l’observa un long moment et fut effrayé de le voir dans cet état. Croyant le reconnaître, il lui demanda :

_ « N'es-tu pas Edern, fils de Nudd ? »

_ « Oui, c'est moi, Seigneur, j'ai eu mon lot d'ennuis et j’ai reçu des blessures insupportables.". »

Et il lui raconta toute sa mésaventure.

_ « Eh bien, » dit Arthur, « Après ce que je viens d'entendre, Guenièvre fera bien d'être clémente envers toi. »

_ « Je lui demanderai la réparation que vous déciderez, Sire, puisque la honte qui m'atteint est aussi grande pour vous que pour moi. » dit Guenièvre.

_ « Voici ce que je crois raisonnable » dit Arthur  « il faut soigner cet homme afin qu’il survive. S'il vit, qu'il subisse la punition qu'auront décidée les principaux nobles de la cour. S'il meurt, ce sera assez cher payé que la mort d'un homme comme Edern pour l'outrage fait à une suivante. »

_ « Cela me convient, » dit Guenièvre.

Et Arthur s’est porté caution pour Edeyrn ainsi que Caradawc le fils de Llyr, Gwallawg le fils de Llenawg et Owain le fils de Nudd et Gwalchmai et beaucoup d'autres avec eux. Et Arthur demanda qu’on fit venir Morgan Tud, le chef des médecins.

_ « Prends avec toi, » dit-il, « Edern fils de Nudd, prépare lui une chambre, soigne le aussi bien que si c’est moi qui étais blessé, et ne laisse entrer dans sa chambre personne d’autre que toi et tes disciples afin de le soigner. »

_ « Ce sera selon votre volonté, Sire, » répondit Morgan Tud.

Le chambellan demanda alors à Arthur :

_ « Sire, à qui faut-il confier la jeune fille? »

_ « A Guenièvre et à ses suivantes, » répondit-il.

Le chambellan  leur confia la jeune fille.

Leur histoire à eux deux s'arrête ici.


Le lendemain, Gereint se dirigeait vers la cour. Guenièvre avait fait poster des guetteurs sur les remparts afin qu'il n'arrivât pas à l'improviste. Un des guetteurs vint la trouver.

_ « Princesse, » dit-il, « il me semble que j'aperçois Gereint accompagné de la jeune fille: il est à cheval mais porte une tenue de voyage et la jeune fille,  elle, semble être vêtue d’une simple tunique de lin blanc »

« Réunis toutes les femmes, » répondit Guenièvre; «et va au-devant de Gereint pour lui souhaiter la bienvenue et lui faire bon accueil. »

Guenièvre se rendit au-devant de Gereint et de la jeune fille. En arrivant auprès d'elle, il la salua.

_ « Dieu te garde » répondit-elle; « et sois le bienvenu. Tu as réalisé une expédition féconde en résultats, glorieuse et rapide. Dieu te récompense pour m'avoir obtenu réparation avec tant de vaillance. »

« Princesse, » répondit-il, « mon plus ardent désir était de vous faire donner toute la réparation que vous pouviez désirer. Voici la jeune fille qui m'a fourni l'occasion d'effacer votre outrage. »

_ « Dieu la bénisse ; il va de soi que nous l’accueillerons joyeusement »

Ils entrèrent. Gereint mit pied à terre, se rendit auprès d'Arthur et le salua.

_ « Dieu te bénisse » dit Arthur; « sois le bienvenu en son nom. Et bien que tu aies sévèrement blessé Edern, fils de Nudd, je reconnais que ton expédition a été couronnée de succès. »

_ « Ne me Blâmez pas » répondit Gereint, « C’est à cause de l'arrogance d'Edern lui-même que nous n’avons pas pu fraterniser. Je ne pouvais pas partir avant de savoir qui il était et que l'un de nous deux fût venu à bout de l'autre. »

_ « Eh bien, où est la jeune fille dont tu es le champion? »

_ « Elle est avec Guenièvre, dans ses appartements. »

Arthur alla voir la jeune fille et, entouré de tous ses comparions et de toute la cour lui fit bonne figure. Pour chacun d'eux, c'était assurément la plus belle jeune fille qu’ils n’aient jamais vue. Alors, Gereint la reçut de la main d'Arthur et, suivant l'usage de l’époque, il fut uni avec Enid. On donna à la jeune fille les plus beaux vêtements de Guenièvre. Quiconque la voyait ainsi vêtue lui trouvait un air digne, agréable, et noble. Ils passèrent cette journée et cette nuit au milieu des plaisirs de la musique et des divertissements, ayant en abondance présents, boissons et jeux variés. Lorsque le moment leur parut venu, ils allèrent se coucher. Ce fut dans la chambre d'Arthur et de Guenièvre qu'on dressa le lit de Gereint et d'Enid : Et c’est ainsi qu’elle devint sa femme.
Le lendemain, Arthur combla les solliciteurs, au nom de Gereint, de riches présents. La jeune femme se familiarisa avec la cour d'Arthur et s'attira tant de compagnons, tant hommes que femmes, qu'il n'y eut pas une femme plus estimée qu’elle dans toute l'ile de Bretagne.

Guenièvre dit alors : 

_ « J’avais pris une bonne décision en demandant qu'on n’attribue pas la tête du cerf avant le retour de Gereint. Nulle autre qu’Enid, la fille d'Ynywl, la plus illustre des jeunes femmes, ne la mérite. Et je ne pense pas que quelqu’une la lui dispute, car il n'y a, entre elle et nous toutes ici, que des rapports d’amour ou d'amitié. »

Toute l’assemblée applaudit, Arthur le premier, et on donna la tête à Enid. A partir de ce moment, sa réputation grandit encore, et, avec elle, le nombre de ses compagnons. A partir de ce jour Gereint prit goût aux parties de chasse, aux tournois et aux rudes duels, et il en sortait toujours vainqueur. Il s'y livra complètement trois années de rang, à tel point que sa gloire fit célébrée par tout le royaume.


3 _ Gereint rentre en Cornouailles

 

Une autre fois, Arthur tenait sa cour à Caerlleon upon Usk. Des messagers avisés et prudents, très savants et très éloquents vinrent le saluer.

_ « Que Dieu vous bénisse » dit Arthur; « et soyez, en son nom, les bienvenus. D'où venez-vous ? »

« De Kernow (Cornouailles), Sire, » répondirent-ils ; « nous sommes désignés comme ambassadeurs d'Erbin, fils de ton oncle Kustenhin (Foster-father). Il te salue comme un oncle salue son neveu et un vassal son seigneur. Il te fait savoir qu’avec le poids des ans il s'alourdit et s'affaiblit, et que les chefs de clan qui l’entourent lui manquent de respect et convoitent ses terres et ses états. Et il te demande avec insistance, Sire, de laisser Gereint, son fils, revenir vers lui afin de garder ses biens et défendre ses frontières. N’est-ce pas le devoir d’un homme jeune et intrépide que de maintenir les bornes de ses terres plutôt que de perdre son temps dans des tournois stériles, malgré la gloire qu'il peut y trouver. »

« Tout d’abord » dit Arthur, « allez vous désarmer, mangez et reposez-vous. Je vous donnerai ma réponse avant que vous repartiez. »

Et c’est ce qu’ils firent.

Arthur se disait qu’il serait dur pour lui de laisser partir Gereint loin de lui et de sa cour, il ne lui était guère possible non plus, ni convenable, d'empêcher son cousin de garder ses domaines et protéger ses frontières, puisque son père ne le pouvait plus. Et il devait aussi compter avec le désarroi de Guenièvre et de ses suivantes qui redoutaient de voir Enid les quitter.

On festoya toute la journée et toute la nuit. Arthur annonça à Gereint la venue des ambassadeurs de Kernow et le motif de l'ambassade. «

_ « Alors, » dit Gereint, « que ce soit à mon avantage ou à mes dépends, je me remets, Sire, à votre décision »

« Ecoute » dit Arthur. « Quoique ton départ me soit pénible, je te conseille d’aller vivre sur tes domaines afin de protéger tes frontières. Prends avec toi, autant d’hommes que tu voudras, ceux que tu préfères parmi mes fidèles, tes amis et tes compagnons d'armes. »

_ « Dieu vous le rendra, » répondit Gereint ; « j'obéirai. »

_ « Qu'est-ce qui vous tracasse ? » demanda Guenièvre. « Est-ce au sujet de la troupe qui accompagnera Gereint jusqu'à chez lui? »

_ « C'est bien de cela qu'il s'agit, » répondit Arthur.

_ « Il faut donc que je veille, » ajouta Guenièvre, « à pourvoir escorte et nourriture à la dame qui est désormais ma compagne. »

_ « Je m’en remets à toi » dit Arthur.


Et ils allèrent se coucher pour la nuit.

Le lendemain, on congédia les messagers, en leur disant que Gereint les suivrait.

Le troisième jour, Gereint se mit en route, et beaucoup l’accompagnèrent: Gwalchmei, fils de Gwyar ; Riogonedd, fils du roi d’Irlande ; Ondyaw, fils du duc de Bourgogne; Gwilym, fils du chef des affranchis; Howel, fils d'Emyr de Petite Bretagne ; Elivri et Nawkyrd ; Gwynn, fils de Tringat ; Goreu, fils de Kustennin ; Gweir Gwrhytvawr ; Garannaw, fils de Golithmer; Peredur, fils d'Evrawc ; GwynnLlogell, Gwyr (un des juge de la cour d'Arthur) ; Dyvyr, fils d'Alun Dyvet ; Gwrhyr Gwalstawt Ieithoedd ; Bedwyr, fils de Bedrawt ; Kadwri, fils de Gwryon ; Kai, fils de Kynyr ; Odyar le Franc, (le chambellan de la cour d'Arthur), et Edeyrn, fils de Nudd,

Gereint dit :

_ « Je pense que j’ai suffisamment de chevaliers pour m’accompagner»

_ « Certainement » répondit Arthur, « mais je ne pense pas que ce soit raisonnable d’emmener Edeyrn bien qu'il soit rétabli, avant que la paix n'ait été faite entre lui et Guenièvre. »

_ « Guenièvre pourrait elle le laisser venir si je porte garant de lui ? »

_ « Si elle le désire, elle peut même le laisser partir sans caution ; il a déjà suffisamment souffert concernant l'outrage fait à la suivante par le nain. »

_ « Eh bien, » ajouta Guenièvre, « puisque vous êtes tombés d’accord, toi et Gereint, je le ferai volontiers, Sire. »

Et aussitôt elle permit à Edern, fils de Nudd, de partir en toute liberté.

Et tous ensemble, ils partirent, formant la plus belle troupe qu'on eût jamais vue, chevauchant dans la direction de la Severn. Sur l'autre rive les chevaliers d'Erbin, fils de Kustennin, menés par son oncle étaient venus accueillir Gereint. Il y avait aussi beaucoup de femmes de la cour qui accompagnaient sa mère qui était venue accueillir Enid, fille d'Ynywl et femme de Gereint. Immenses étaient la joie et le soulagement parmi les gens de la cour et de la province à l'arrivée de Gereint, tellement les gens l'aimaient et étaient fiers de la gloire qui l’auréolait depuis son départ, et aussi parce qu'il venait reprendre possession de ses domaines et faire respecter leurs frontières. Ils arrivèrent à la cour. Il y eut de grandes fêtes, une multitude de cadeaux et de liqueurs, service soigné, musique et jeux variés. Pour faire honneur à Gereint, on avait invité tous les chefs de clans à venir voir Gereint. Ils y restèrent toute la journée et la nuit suivante, profitant de la fête.

Le lendemain matin, dès l’aube, Erbin fit venir à lui Gereint et les nobles qui l'avaient accompagné, et il dit à Gereint :

_ « Je suis un homme âgé et affaibli et tant que j'ai pu maintenir les domaines en état, je l'ai fait. Mais toi, tu es jeune, tu es dans la force de l’âge : ton tour est venu de protéger ta propriété. »

_ « En vérité, » répondit Gereint, « s'il n’avait dépendu que de moi, tu n'aurais pas remis en ce moment entre mes mains la possession de tes domaines, et tu ne m'aurais pas emmené loin de la cour d'Arthur. »

_ « Je les remets pourtant entre tes mains »dit Erbin. « Reçois aujourd'hui l'hommage de tes vassaux.


Gwalchmei dit alors : « Ce que tu as de mieux à faire, c'est de satisfaire aujourd'hui les solliciteurs et de recevoir demain les hommages de tes vassaux. »

On réunit donc les solliciteurs. Kadyrieith se rendit auprès d'eux pour examiner leurs requêtes. Et chacun put dire ce qu'il désirait. Les gens d'Arthur commencèrent à distribuer les cadeaux, aussitôt aidés des gens de Kernow, qui se mirent aussi à faire des dons. La distribution ne dura pas longtemps, tellement chacun était empressé à donner. Personne, parmi ceux qui se présentèrent, ne s'en retourna sans avoir été satisfait. Ils passèrent cette journée et la nuit suivante en profitant de tous les plaisirs proposés.

Le lendemain, dès l’aube, Erbin demanda à Gereint d'envoyer des messagers vers ses vassaux pour leur demander si cela ne les contrariait pas qu'il vînt les voir afin de recevoir leur hommage, et s'ils n’avaient aucun remarque à lui faire. Gereint l’écouta et envoya des messagers à ses vassaux de Kernow pour les interroger. Ils répondirent tous qu'ils n'éprouvaient d'autre sentiment que la joie et l'honneur le plus complet de savoir que Gereint viendrait pour recevoir leur hommage. Gereint prit aussitôt l'hommage de tous ceux d'entre eux qui se trouvaient là. La troisième nuit, ils la passèrent encore ensemble.

Le lendemain, les gens d'Arthur manifestèrent le désir de partir.

_ « C’est trop tôt pour partir, » dit Gereint. « Restez ici avec moi jusqu'à ce que j'aie fini de prendre l'hommage de ceux de mes vassaux qui ont veulent se rendre auprès de moi. »

Ils restèrent jusqu'à ce qu'il eût fini, puis ils retournèrent vers la cour d'Arthur. Gereint et Enid les accompagnèrent jusqu'à Diganhwy. En se séparant, Ondyaw, fils du duc de Bourgogne, dit à Gereint :

_ « La première chose que tu dois faire, c’est aller aux extrémités de tes domaines et examiner minutieusement tes frontières. Si tu rencontres quelque difficulté, avertit tes compagnons. »

« Dieu te le rende, » dit Gereint ; «sois certain que je le ferai. »

Gereint se rendit aux extrémités de ses Etats, accompagné de guides, et des chefs de clans de ses domaines. Il prit possession de toutes ses terres même les plus éloignées qu'on lui montra. Comme il en avait pris l'habitude pendant tout son séjour à la cour d'Arthur, il fréquenta les tournois et il y fit connaissance avec les hommes les plus vaillants et les plus forts, si bien qu'il devint aussi célèbre dans cette région qu’il l'était ailleurs. Il enrichit sa cour, ses compagnons et ses vassaux avec les meilleurs chevaux et les meilleures armes et avec les plus beaux bijoux. Il ne cessa que lorsque sa gloire se répandit sur tout le royaume. Et quand cela fut fait, il décida de se reposer car il n'y avait plus personne pour lui résister. Il s’occupa de sa femme, appréciant le calme de sa cour, la musique et les divertissements. Il demeura ainsi longtemps chez lui. Bientôt il passa bientôt tout son temps enfermé avec sa femme dans sa chambre, ne participant plus à rien, à tel point qu'il renonça à l’amitié de ses gentilshommes, négligeant même chasse et divertissements, et perdit l’estime des gens de sa cour. Aussi commença–t-on à murmurer et à se moquer de lui qui renonçait si complètement à leur compagnie par amour d’une femme. Et quand, ces propos arrivèrent à l'oreille d'Erbin. Il répéta tout ce qu'il avait entendu à Enid, et lui demanda si c'était elle qui faisait agir ainsi Gereint et lui mettait en tête de s’éloigner de ses gens et de ses invités.

« Non, je le déclare devant Dieu » répondit-elle, « et cela me perturbe moi aussi. »

Elle ne savait que faire ; car s’il lui était difficile de tout mettre sur le dos de Gereint ; ce n’était pas facile pour elle de cacher ce qu'elle avait entendu sans en avertir Gereint. Aussi en conçut-elle un grand chagrin.


4 _ Gereint et Enid

Un matin de l’été suivant, ils restèrent traîner au lit ; Geraint était allongé sur sa couche et Enid déjà réveillée, se tenait dans la chambre vitrée. Le soleil envoyait ses rayons sur le lit. Les habits avaient glissé pendant la nuit, et Geraint dormait torse nu. Enid s’émerveillait de la beauté de Geraint, et se lamentait en disant :

_ « Malheur à moi, si à cause de moi ces bras et cette poitrine ont perdu toute leur gloire et leur réputation qu'ils avaient vaillamment obtenus. »

En parlant ainsi, elle laissa échapper d'abondantes larmes, qui tombèrent sur la poitrine de Gereint, ce qui le réveilla. Une autre pensée acheva de le réveiller: Il lui semblait que ce n'était pas par sollicitude pour lui qu'elle avait parlé ainsi, mais par amour pour un autre homme qu'elle lui préférait, et parce qu'elle désirait se séparer de lui. L'esprit de Gereint en fut si troublé, qu'il appela son écuyer.

_ « Fais préparer tout de suite, dit-il, mon destrier et mes armes, et assure toi qu'ils soient prêts. Quand à toi, » dit-il à Enid, « lève-toi, habille-toi, fais préparer ta haquenée et prends le plus piètre habit de cavalière que tu possèdes. Et que le diable m’emporte si tu reviens ici avant d'avoir appris si j'ai perdu mes forces aussi complètement que tu le prétends. Mais si tel était le cas, ce sera alors facile pour toi d’aller rechercher la société de celui que tu aimes vraiment»

Elle se leva aussitôt et revêtit son vêtement le plus usé. « Je ne comprends rien à votre humeur, seigneur, » dit-elle.

_ « Tu n’as rien besoin de savoir maintenant, » répondit-il.

Et il se rendit auprès d'Erbin.

_ « Seigneur, » dit-il, « je pars pour une quête, et je ne sais pas quand je reviendrai ; prends donc bien soin de tes domaines jusqu'à mon retour. »

« Je le ferai, » répondit-il ; « mais je suis surpris que tu partes si soudainement. Et qui t’accompagneras, car tu ne pourras pas traverser seul les terres de Lloegyr. »

« Mais il y aura bien quelqu’un avec moi. »

« Dieu te conseille, mon fils, et puissent beaucoup de gens s’attacher à toi en Lloegyr. »

Gereint alla chercher son cheval, qu'il trouva revêtu d’une armure anonyme, lourde et étincelante. Il ordonna à Enid de monter à cheval, et de chevaucher loin devant lui.

_ « Quoi que tu puisses voir ou entendre à mon sujet, » ajouta-t-il, « ne reviens pas sur tes pas, et, à-moins que je ne t’y invite, ne m’adresse pas la parole. »

Et ils s’en allèrent. Geraint ne choisit pas la route la plus agréable ni la plus fréquentée, mais bien la plus sauvage, fréquentée par des brigands, des vagabonds et des bêtes venimeuses. Ils arrivèrent à une grand-route, qu’ils suivirent jusqu’à ce qu’ils aperçurent une vaste forêt. Et, alors qu’ils se dirigeaient vers cette forêt, ils virent quatre cavaliers en sortir. Ceux-ci les observèrent, et l'un d'eux dit :

_« Voici une occasion facile pour nous de capturer deux chevaux et un caparaçon, avec en prime une Dame. Nous n’aurons aucune difficulté à combattre ce chevalier solitaire et accablé dans ses pensées. »

Enid les entendit, et ne savait que faire car elle se rappelait les mots de Gereint qui lui avait ordonné de garder le silence.

_ « Dieu me pardonne, » dit-elle, « je préfère mourir de sa main que de la main d'un autre. Dût-il me tuer, je dois l’avertir plutôt que d’être témoin de sa mort. »

Elle s’arrêta et attendit que Geraint soit proche d’elle. :

_ « Seigneur, » lui dit-elle, « as-tu entendu ce que ces hommes ont dit sur toi? »

Geraint leva la tête et la regarda avec colère :

_ « Je t’ai demandé de me laisser en paix. Ce que je désire c’est du silence et non des avertissements. Et si tu souhaites me voir battu et tué par ces hommes, saches que je ne les crains pas. »

A ce moment, le premier des quatre pointa sa lance et s'élança sur Gereint. Gereint lui tint tête avec vaillance. Il esquiva l’assaut, tandis qu’il frappait le chevalier, en plein dans le centre de son bouclier, au point que celui-ci se fendit, que l'armure se brisa, et qu'une bonne coudée de la hampe de sa lance pénétra son adversaire qui fut jeté mort à terre par-dessus la croupe de son cheval. Voyant cela, le second chevalier, furieux de voir son compagnon mort, s’élança sur Geraint. Gereint le jeta à terre dès le premier assaut, et le tua comme l'autre. Le troisième le chargea et Gereint le tua de même. Le quatrième connut le même sort.

Enid, triste et peinée, contemplait ce carnage. Gereint mit pied à terre, enleva aux morts leurs armures, les mit sur les selles de leurs chevaux qu’il attacha et remonta en selle.

_« Voici, » lui dit-il, « ce que tu vas faire ; prends les quatre chevaux et mène-les devant toi ; tu iras devant, comme je te l'ai commandé, et ne me dis pas un mot tant que je ne tai pas adressé la parole. Et je déclare devant Dieu, si tu ne fais pas ce que je t’ordonne, tu le regretteras. »

— « Je ferai tout mon possible pour t’obéir seigneur, » dit-elle »

Ils traversèrent la forêt, et débouchèrent dans une vaste plaine au milieu de laquelle il y avait un taillis épais d’où sortirent trois chevaliers équipés de la tête aux pieds. Enid les observa avec attention. Quand ils furent près, elle les entendit dire entre eux.

_ « Voici une bonne aubaine qui se présente devant nous: nous aurons à bon marché les quatre chevaux et les quatre armures malgré ce chevalier triste et fatigué. Et la femme, aussi, tombera entre nos mains. »

Enid se disait :

« Ils ne se trompent pas, car mon mari est fatigué de son premier combat. Dieu me pardonne, mais je ne peux pas ne pas l’avertit»

Elle attendit Gereint, et quand il fut près d'elle, elle lui dit :

_ « Seigneur, n'entends-tu pas les propos de ces hommes»

« E que disent-ils ? » demanda Geraint

« Ils se disent qu'ils auront tout ceci à bon marché. »

« Je déclare devant Dieu, que la conversation de ces gens-là est moins pénible pour moi que le fait que tu ne te taises point, comme je te l’ai ordonné. »

«Seigneur, je voulais simplement que tu ne sois pas pris à l'improviste. »

— « Tais-toi désormais, je ne souhaite que le silence. »

A ce moment, un des chevaliers, pointant sa lance, se dirigea vers. Gereint, et s'élança sûr de lui. Gereint attendit l’assaut tranquillement, l’évita, et se jeta fougueusement sur le chevalier. Le choc fut si violent, que l’armure ne protégea pas le chevalier. La pointe de la lance le traversa de sorte qu'il eut une bonne partie de la hampe dans le corps, et que Gereint le précipita à terre à plus d’une longueur de lance de son cheval. Les deux autres chevaliers chargèrent tour à tour et ne furent pas plus chanceux que leur compagnon.

Enid s'était arrêtée et regardait le combat. Elle craignait que Gérant ne fût blessé dans son combat contre ces hommes, et se réjouit en le voyant victorieux. Gereint descendit de cheval, arrima les trois armures sur les trois selles, et attacha les trois chevaux ensemble par les rênes, de sorte qu'il avait désormais sept chevaux. Puis il remonta en selle, et commanda à la jeune femme de les pousser devant.

_« Il vaut autant que je me taise, » ajouta-t-il, « car tu refuseras de m’obéir. »

_ « J’obéirai, seigneur, » répondit Enid, « dans la mesure du possible.mais je ne pourrai te dissimuler les mots féroces et menaçants que profèreront à ton sujet les gens étrangent qui peuplent ce désert. »

_« Je déclare devant Dieu, je ne désire rien d’autre que le silence. Aussi tiens-toi en paix. »

_« Je le ferai, seigneur, autant que possible. »

La jeune femme repartit, poussant les chevaux devant elle, et continua son chemin sans dévier. Et à partir du taillis susnommé, ils ont voyagé sur une plaine morne et stérile. Loin devant eux, li y avait un bois si immense qu’ils n’en pouvaient voir les limites, exeption faite de la lisière qui leur faisait face. De ce bois surgirent cinq chevaliers vaillants et puissants, chevauchant des destriers puissants et charpentés aux naseaux fumants. Les hommes et les chevaux étaient très bien équipés pour la guerre. Et quand ils s’approchèrent, Enid les entendit dire :

_  « Regardez ce butin facile qui vient vers nous. Nous n’aurons aucun mal à prendre possession des chevaux, des armes et de la femme, car ce n’est pas ce chevalier solitaire et pensif qui s’opposera à nous. »

Enid fut très inquiète en entendant les propos de ces hommes, et ne savait que faire. Finalement, elle décida d’avertir Gereint. Elle tourna bride de son côté.

_ « Seigneur, » lui dit-elle, « si tu avais entendu la conversation de ces hommes là-bas comme je l'ai entendue, tu ferais plus attention que tu ne le fais. »

Anxieux et irrité, Gereint sourit d'un air contraint, et dit :

_« Encore une fois, je t'entends enfreindre mes ordres; il se pourrait que tu doives bientôt t'en repentir. »

A ce moment les chevaliers se postèrent devant lui, et Gereint les battit, tous les cinq avec la manière et le panache. Il mit les cinq armures sur les cinq selles, puis il attacha les douze chevaux ensemble par leurs rênes et les confia à la jeune femme.

_« A quoi bon, semble –t-il » dit-il, « te donner des ordres. Mais cette fois, c’est mon dernier avertissement. »

La jeune femme se dirigea vers le bois et garda de l’avance, comme Gereint le lui avait demandé. Et cela le peinait vraiment de voir une femme de sa condition rabaissée à un rôle de palefrenier.

Ils atteignirent le bois qui était vaste et épais. La nuit les y surprit.

_ « Femme, » dit-il, « il est inutile d’aller plus loin. »

« Bien, seigneur, » répondit-elle ; « nous ferons selon votre désir. »

« Ce que nous avons de mieux à faire, c'est de nous éloigner du bois, de nous reposer et d'attendre le jour pour voyager. »

« Cela me convient très bien. » répondit Enid


Et c'est ce qu'ils firent. Geraint descendit de cheval et aida Enid à mettre pied à terre.

_« Je suis si fatigué, que je ne peux lutter contre le sommeil qui m’envahit. Ce sera donc à toi de monter la garde et de veiller sur les chevaux. » Dit alors Guerint.

« Je le ferai, seigneur. »

Alors, Guerint s’endormit dans son armure et passa ainsi la nuit qui n'était pas longue à cette époque de l'année. Quand Enid aperçut les lueurs de l'aurore, elle tourna ses yeux vers lui pour voir s'il dormait. A ce moment Guerint s'éveilla.

_«Mon seigneur, je voulais déjà te réveiller depuis un moment, » dit Enid .

Toujours fatigué, Gereint ne répondit rien, tout ce qu’il désirait c’est qu’Enid garde le silence. Puis Gereint se leva et lui dit :

_« Prends les chevaux, va devant, et marche devant comme tu l'as fait hier. »

Et tôt le mation, ils quittèrent le bois et arrivèrent à une plaine ouverte avec des prairies sur un côté et des faucheurs en train de couper le foin. Et devant eux, il y avait une rivière ou les chevaux se désaltérèrent. Puis ils gravirent une pente assez raide et là ils rencontrèrent un jeune homme, élancé, portant une sacoche autour du cou. Ils virent que la sacoche contenait quelque chose, mais ils ne savaient pas quoi. De plus le jeune homme tenait à la main une petite cruche bleue surmontée d’un bol. Le jeune homme salua Gereint.

_«Que Dieu te gardes, » répondit Gereint ; « d'où viens-tu? »

_« Je viens de la ville qui s’étend devant toi ». « Puis-je, à mon tour, seigneur, te demander d'où tu viens ? »

_ « Naturellement, » dit Gereint; « je viens de traverser ce bois là-bas. » 

_  « Tu n’as pas fait tout ce voyage aujourd’hui. »

_ « Non, » répondit Geraint « nous avons passé la nuit dans le bois ; »

_ « Je suppose bien que vous n’avez pas couché dans les meilleures conditions hier soir et que vous n'avez eu ni à manger ni à boire. »

_ « Ma foi, non » répondit Geraint

_« Ecoute moi et accepte que je te donne ce repas. »

_ « Quel repas? »

_« Le déjeuner que j'apporte à ces faucheurs là-bas, c'est-à-dire du pain, de la viande et du vin. Prends le si tu veux, seigneur, ils n'en sauront rien. »

_ « J'accepte, » dit Gereint ; « Dieu te le rendras. »


Aussitôt Gereint descendit de cheval et le jeune homme aida Enid à mettre pied à terre. Ils se lavèrent et prirent leur repas. Le valet coupa le pain en tranches, leur donna à boire, et leur servit tout ce qu’ils désiraient. Lorsqu'ils eurent fini, le jeune homme se leva et dit à Gereint :

_ « Seigneur, avec ta permission, je vais te quitter et retourner chercher un peu de nourriture pour les faucheurs. »

_ « Va d’abord à la ville,» répondit Gereint, «pour me réserver un logement dans la meilleur maison que tu connaisses et où les chevaux seront le plus à leurs aises. Choisis le cheval et l'armure que tu voudras en récompense de ton service et de ton présent. »

— « Dieu te le rende » répondit le jeune homme « cela serait suffisant pour rembourser des services beaucoup plus grand que ceux-là je vous ai rendu. »

Le jeune homme alla à la ville, réserva le logement le meilleur et le plus confortable qu'il connût pour Gereint ; puis il se rendit, avec son cheval et ses armes à la cour, s’adressa au comte, et lui raconta toute l'aventure.


_« Seigneur, » dit-il ensuite, « je pars, maintenant retrouver le chevalier pour le conduire à ses appartements. »

« Va en paix » dit le comte ; « s'il le désire, il trouverai ici bon accueil. »

Le jeune homme retourna auprès de Gereint et l'informa qu'il aurait bon accueil de la part du comte s’il se présentait dans son palais, mais Gereint ne désirait rien de plus que son logement. Il trouva, en y arrivant, une chambre confortable, avec abondance de paille et de tentures, et une étable ample et comfortable pour les chevaux. Le jeune homme leur prépara des vivres à profusion. Quand ils furent installés, Gereint dit à Enid :

_ « Va à l’autre bout de la pièce et ne reviens plus de ce côté-ci de la maison. Tu peux demander la compagnie de la femme de la maison, si tu le désires. »

— « Je ferai selon votre volonté, seigneur. » répondit-elle

A ce moment l'hôtelier vint auprès de Gereint pour l’accueillir.
_ Oh, seigneur, avez-vous mangé ? » Demanda-t-il.
Geraint répondit que oui. Le jeuune homme lui demanda alors s’il désirait boire quelque chose avant d’aller rencontere le comte ?

— « En vérité, je veux bien, » répondit-il.

Aussi, le jeune homme alla en ville et revint avec de la boisson. Ils se désaltérèrent, mais, presque aussitôt, Gereint dit :

_« Je dois me reposer. »

_« Bien, » dit le jeune homme ; « et pendant que tu dormiras, j'irai voir le comte. »

_« Va, et reviens ici ensuite quand je te ferai appeler. » dit Gereint avant d’aller se coucher, imité par Enid.


Le jeune homme se rendit auprès du comte qui lui demanda où logeait le chevalier. _« Il ne faut plus que je tarde, » dit ensuite le jeune homme, « je dois veiller sur lui cette nuit. »

« Va, » dit le comte, « et salue-le de ma part. Dis-lui que j'irai le voir ce soir. »

—« Je le ferai. » répondit le jeune homme.

Le jeune homme arriva lorsqu'il était temps pour eux deux de s'éveiller. Ils se levèrent et allèrent faire une promenade. Puis ils s’attablèrent pour se restaurer. Le jeune homme les servit. Gereint demanda à l'hôtelier s'il avait chez lui des compagnons qu'il voulût bien inviter à venir près de lui.

« J'en ai, » répondit-il.

« Amène-les ici se divertir à mes frais, avec tout ce qu'on peut trouver de mieux à dans la ville. »

L'hôtelier fit venir ceux qu'il avait choisi pour festoyer aux frais de Gereint. Sur ces entrefaites, le comte vint avec douze de ses chevaliers, rendre visite à Gereint. Celui-ci se leva et le salua.

_« Dieu te garde, » répondit le comte.

Ils allèrent tous s'asseoir chacun selon son rang. Le comte s'entretint avec Gereint et lui demanda quel était le but de son voyage.

« Rien d'autre, » répondit-il, « que la recherche d’aventures et suivre mon instinct. »

Alors le comte dévisagea Enid avec une extême attention. Et il se dit qu’il n'avait vu une jeune femme plus belle ni plus gracieuse qu'elle et il mit sur elle toutes ses pensées et son affection.

_ « Puis-je, » demanda-t-il à Gereint, « aller m'entretenir avec cette jeune femme là-bas. Il me semble qu’il n’y a aucun lien entre vous? »

« Très volontiers, » dit Gereint.

Le comte se rendit près d'Enid et lui dit :

_ « Jeune fille, ce ne doit pas être facile pour toi de voyager ainsi avec cet homme là-bas. »

« Cela ne me déplait pas, » répondit-elle, « de voyager à sa suite. »

« Mais tu n'as personne pour te servir. »

« En vérité, j'aime mieux suivre cet homme que d'avoir des serviteurs et des servantes. »

« Je vais te donner un bon conseil. Reste avec moi, et tu possèderas tout mon comté. »

« De par Dieu, je n’en ferai rien, cet homme est celui à qui je me suis donnée, et je ne lui serai jamais infidèle. »

« Tu te trompes. Si je le tue, je pourrai t’avoir auprès de moi aussi longtemps que je voudrai, et quand je serai fatigué de toi, je pourrai te renvoyer. Mais, si tu viens avec moi de ton plein gré, je peux te jurer que notre union sera éternelle et insoluble, et ce tant que je vivrai. »

Erin réfléchit aux paroles du comte, et trouva plus sage de feindre accepter sa proposition.

_ « Dans ce cas, seigneur » répondit-elle, « ce que tu as de mieux à faire pour ne pas attirer la honte sur moi, c'est de venir ici demain pour m'enlever, et de faire comme si je savais rien de tes plans. »


« Je ferai ainsi » répondit-il.

Sur ce, il se leva, prit congé et s’en alla suivi de ses hommes.

Enid ne parla pas à Gereint de la conversation qu’elle avait eue avec le comte, de peur d'accroître sa colère, ses soucis et son malaise. Ils allèrent se coucher à l’heure habituelle. Enid s’endormit rapidement. A minuit, elle se réveilla et rassembla toutes les armes de Gereint afin qu’il put s’en saisir rapidement. Et, bien qu’elle craignit pour sa démarche, elle alla jusqu'au bord du lit de Gereint et lui dit à voix basse :

_ « Seigneur, réveille-toi et habille-toi. Ecoute la conversation que j'ai eue avec le comte et ses intentions à mon égard. »

Elle révéla à Gereint tout ce qui se tramait. Et quoiqu'il fût irrité contre elle, il tint compte de l'avertissement et s'habilla. Erin alluma une chandelle pour l'éclairer pendant qu'il s'habillait.

_« Laisse-la chandelle ici » dit-il, « et dis au maître de maison de venir. »

Erin obéit. L'hôtelier se rendit auprès de Gereint.

_« Sais-tu combien je te dois? » lui demanda-t-il.

« Peu de chose, je crois, seigneur. »

« Prends les onze chevaux et les onze armures. »

« Dieu te bénisse, seigneur ; mais je n'ai pas dépensé pour toi la valeur d'une seule de ces armures. »

—« Peu importe ! Tu n'en seras que plus riche. Et maintenant, veux-tu me guider hors de la ville? »

« Je le ferais volontiers, et de quel côté comptes-tu aller? » demanda-t-il.

« Je voudrais prendre un chemin différent de celui par lequel nous sommes entrés en ville. »

Alors, l'hôtelier l’accompagna aussi loin qu'il le voulut. Puis Gereint ordonna à Enid de prendre de l'avance comme auparavant. Elle le fit et partit devant elle. L'hôtelier retourna chez lui. A peine arrivé, il entendit venir vers chez lui le plus grand bruit qu'il eût jamais entendu. Lorsqu'il regarda dehors, il vit quatre-vingt chevaliers complètement équipés, avec le comte Dwrm à leur tête.

_ « Où est le chevalier qui séjournait ici » demanda le comte.

« Sur mon honneur, seigneur, » dit l'hôtelier, « il est déjà parti depuis un bon moment. »

« Pourquoi, vilain, l'as-tu laissé partir sans m'avertir ? » 

« Seigneur, tu ne me l'avais pas commandé; sinon, je ne l'aurais pas laissé partir.» — « De quel côté crois-tu qu'il soit allé? »

« Je n’en sais rien ; mais je sais qu’il a pris la grande route. »

La troupe tourna bride de ce côté et suivirent les traces laissées par les chevaux.

Quand Enid vit le jour poindre elle regarda derrière elle, et vit un nuage de poussière qui approchait de plus en plus d’elle. Elle était inquiète, pensant que c'étaient le comte et sa suite lancés à leur poursuite. Puis, elle vit un chevalier émerger hors du nuage depousière.

_ « Mon Dieu, »se dit-elle, « je dois avertir Gereint, au risque d'être tuée par lui. Mais j'aime encore mieux mourir de sa main que de le voir tuer sans l'avoir prévenu du danger qu’il court. »

_ Seigneur,» dit-elle à Geraint « ne vois-tu pas cet homme se diriger vers toi suivi de beaucoup d'autres? »

« Je le vois, » répondit-il. « Mais j’ai beau te condamner au silence, tu ne te tairas donc jamais.»

Geraint fit face au chevalier, et, dès le premier assaut, le jeta sous les pieds de son destrier. Et, tant qu'il resta un seul des quatre-vingt cavaliers, il les reversa tous.Quand Geraint les eut tous renversés, le comte le défia à son tour. Le comte brisa contre lui une première lance, puis une seconde. Gereint se retourna face au comte et le frappa de sa lance au beau milieu de son bouclier, si bien que le bouclier se plia, que l'armure se brisa, et que le comte fut jeté à terre par-dessus la croupe de son cheval, et était à la merci de Gereint. Gereint s'approcha de lui et le comte reprit connaissance au bruit des sabots du cheval qui s’approchait.

_ « Je te demande grâce Seigneur, » dit-il à Gereint.

Gereint lui accorda la grâce demandée. Aucun des quatre vingt cavaliers ne se releva sans blessures graves, voire mortelles, suite à la violence des coups portés par Gueraint et la dureté du sol ou ils avaient été projetés ?


5 _ Guereint et Gwiffret le Petit

Et Gereint repartit en suivant la route sur laquelle il se trouvait et la jeune femme garda ses distances. Près d'eux il y avait une vallée, la plus belle qu'on pût voir, dans laquelle il y avait une grande rivière enjambée par un pont. La route que Gereint suivait menait à ce pont. Au-delà du pont, de l'autre côté, il y avait une ville forte, la plus belle du monde. Comme ils se dirigeaient vers le pont, Gereint vit venir de son côté, sortant d’un taillis épais, un chevalier monté sur un coursier grand et élevé, au pas égal, fringuant mais docile.

_« Chevalier, » lui dit-il, « d'où viens-tu? »

« Je viens, » répondit-il, « de cette vallée que tu vois là bas. »

« Peux-tu me dire qui possède cette belle vallée et cette belle ville forte ? »

« Je vais te le dire : les Francs et les Saxons l'appellent Gwiffret le Petit, mais les Gallois l’appèlent le Petit Roi.»

« Puis-je emprunter le pont » demanda Gereint «  et la grand-route qui passe sous les murs de la ville? » Demanda Gereint.

— « Ne t’approche pas de la tour qui est de l'autre côté du pont, à moins que tu veuille te battre avec lui ; car c'est son habitude de combattre chaque chevalier qui passe sur ses terres. »

« Je déclare, devant Dieu, que je suivrai cette route malgré lui. »

« Si tu agis ainsi, je crois bien que tu ne trouveras que honte et déshonneur à ne pas avoir suivi mon conseil. »

Alors Geraint a suivi la route qui menait à la ville et la route l'a amené sur un terrain qui était dur, pierreux, surélevé et dégagé.

Il vit venir vers lui un chevalier monté sur un destrier grand et musclé, à la démarche assurée, aux sabots larges et avec un fort poitrail. Jamais il n'avait vu d'homme si petit monté sur un si grand cheval. Ils étaient complètement èquipés, lui et son coursier. Quand il arriva face à Gereint, il s'écria :

_ « Dis moi, seigneur, est-ce par ignorance ou par présomption que tu as cherché à insulter mon honneur en violant ma loi ? »

« Non, » répondit Gereint, « je ne savais pas que la route était interdite à qui que ce soit. »

« Tu ne le savais pas » répondit son assaillant «suis-moi à ma cour afin de réparer l’outrage. »

« Je n'irai point, je le jure » dit Gereint; je n'irai même pas à la cour du Seigneur Tout Puissant, à moins que le Seigneur Tout Puissant ne soit Arthur lui-même. »

« Au nom d'Arthur, » dit le chevalier, «  j'aurai raison de toi ou je recevrai la mort de tes mains. »

Et ils engagèrent immédiatement le combat, Un de ses écuyers lui fournissait des lances au fur et à mesure qu'ils les brisaient. Ils se donnaient l'un à l'autre, des coups si durs et si violents que les écus en perdirent toute leur couleur. Mais Gereint avait beaucoup de mal à se battre avec lui car, à cause de la petite taille de son adversaire, il lui était très difficile d’asséner des coups bien ajustés malgré toute sa science du combat. Ils ne cessèrent de combattre que lorsque les destriers, fatigués, sentirent leurs jambes se dérober. Alors, enfin, Gereint put jeter le chevalier à terre. Ils continuèrent à se battre à pied et se donnèrent, l'un l'autre, des coups si rapprochés et si puissants qu’ils percèrent leurs heaumes, brisèrent leurs Gorgerins et leurs Bavières, démantelèrent leurs armures, et qu'ils furent aveuglés par la sueur et le sang.


Finalement Gereint entra dans une grande fureur, rassembla toutes ses forces, et outrageusement fâché, grandement résolu et furieusement déterminé il leva son épée et lui déchargea sur la tête un coup si mortellement asséné, si violent, avec une telle force de pénétration, qu'il a coupé en deux tout le haut de son armure ainsi que sa peau et sa chair, jusqu'à briser l’os et l'épée a volé de la main du petit Roi jusqu’au bout le plus éloigné de la plaine. Aussi, il se résolut à demander grâce à Gereint.

_« malgré ton manque de courtoisie et de politesse, tu l'auras, » dit Gereint, «, à condition de devenir mon allié, et de t’engager à ne jamais te battre contre moi, mais à venir me secourir si tu apprends que je suis en danger. »

_« Je le ferai avec plaisir, seigneur. » répondit-il.

Quand il lui en eut prêté serment, il ajouta :

_« Maintenant, seigneur, viens avec moi chez moi afin de te remettre de tes fatigues. »

_ « Dieu me pardonne, je n'irai point.» répondit Gereint.
Alors Gwiffret le Petit aperçut Enid qui se tenait à l’écart et il trouva dur de voir une personne aussi noble qu'elle si profondément affligée.

_« Seigneur, » dit-il à Gereint, « pourquoi ne pas te rafraîchir et te reposer quelque temps. Si tu devais faire faire face à quelque difficulté dans ton état actuel il ne te serait pas facile d'en venir à bout. »

Mais Gereint voulut continuer sa quête sans plus attendre. Il remonta sur son cheval, non sans peine, et tout couvert de sang. Enid partit devant, et ils se dirigèrent vers un bois qui se trouvait devant eux.


6 _ Guereint et Arthur

Le soleil dardait ses rayons et, de par la sueur et le sang, l’armure de Gereint collait à sa chair. Quand ils arrivèrent dans le bois, Gereint s'arrêta sous un arbre, pour se protéger de la chaleur du soleil. La douleur de ses blessures se fit alors sentir plus vivement qu'au moment où il les avait reçues. Enid se tenait sous un autre arbre. A ce moment, ils entendirent le son des cors et le bruit d’un grand tumulte: c'étaient Arthur et sa troupe qui descendaient vers le bois. Alors que Gereint se demandait quelle route il pourrait prendre pour les éviter, il était épié par un piéton : c'était le valet de l’intendant de la cour. Ce dernier alla trouver l’intendant et lui dit ce qu’il avait vu dans le bois. L’intendant fit équiper son destrier, prit sa lance et son bouclier, et se rendit auprès de Gereint.

_« Chevalier, » lui dit-il, « que fais-tu ici ? »

« Je me repose à l’ombre de cet arbre, afin d’éviter l'ardeur du soleil. »

« Qui es-tu et quel est le but de ton voyage ? »

« Je cherche des aventures et je vais là où bon me semble. »

« Eh bien, » dit Kai, « viens avec moi rendre visite à Arthur, qui est prés d’ici. »

« Au nom du saint Dieu, je n'irai point. »

« Il te faudra bien venir. » répondit Kai

Kai ne reconnut pas Gereint, mais Gereint, lui, le reconnaissait bien. Et Kai chargea Gereint du mieux qu'il put. Gereint, irrité, le frappa à plat avec sa lance afin de le faire tomber à terre, la tête la première: ce fut tout le mal qu'il lui fit.

Effrayé et honteux, Kai se releva, remonta à cheval et se rendit à sa tente. De là, il se rendit à la tente de Gwalchmei.

_ « Seigneur, un de mes serviteurs vient de me dire qu'il a vu dans le bois, là haut, un chevalier blessé, revêtu d’une armure en très mauvais état. Tu ferais bien d'aller voir si c'est vrai. »

« Je dois en effet vérifier si cela est vrai.» répondit Gwalchmei.

— « Prends ton cheval et revêt ton armure, car j'ai appris qu'il n'est guère aimable envers ceux qui s’approchent de lui. »

Gwalchmei prit donc sa lance et son bouclier, monta sur son destrier et se rendit à l’endroit où Gereint se reposait.

_ « Chevalier, » lui dit-il, « quel est le but de ton périple? »

« Je voyage pour mon plaisir et je cherche des aventures de par le monde. »

« Accepteras-tu de dire qui tu es et de venir rendre hommage à Arthur, qui est à deux pas d’ici? »

« Je ne veux pas faire alliance avec toi pour le moment, et je n'irai pas, non plus, voir Arthur. »

Geraint savait qu’il s’adressait à Gwalchmei, mais Gwalchmei ne le reconnut pas.

_ « Il ne sera pas dit, » s'écria Gwalchmei, « que je te laisse partir avant d'avoir su qui tu étais. »

Gwalchmei chargea Gereint avec sa lance et frappa violemment son écu au point que sa lance fut brisée et que leurs chevaux se retrouvèrent front à front.


Gwalchmei le regarda alors plus attentivement et le reconnut.

_ « Ah ! Gereint, » s'écria-t-il, « est-ce bien toi? »

« Je ne suis pas Gereint, » répondit-il.

« Tu es bien Gereint, je peux le jurer. C'est une triste et déraisonnable expédition que la tienne. »

Puis, il jeta les yeux autour de lui, aperçut Enid, et la salua et lui fit bon accueil.

_ « Gereint, » ajouta Gwalchmei, « tu dois venir voir Arthur, c’est ton seigneur et ton cousin. »

« Je n'irai pas, » répondit-il ; « je ne suis pas en état à me présenter devant qui que ce soit. »

A ce moment, un des écuyers vint auprès de Gwalchmei pour prendre des nouvelles. Gwalchmei l'envoya avertir Arthur que Gereint était blessé, qu'il ne voulait pas le rencontrer et que c'était pitié de voir l'état dans lequel il se trouvait. Tout cela fût dit à voie basse afin que Gereint n’entendes rien.

_« Précise à Arthur, » ajouta-t-il, « de rapprocher sa tente de la route, car Gereint n'ira pas le voir de son plein gré, et qu’il n'est pas facile de l'y contraindre vu son état. »

L'écuyer alla rapporter tout cela à Arthur, qui ordonna de transporter son pavillon sur le bord de la route. En entendant ce conciliabule, Enid sentit son cœur se réchauffer. Gwalchmei essaya de raisonner Gereint en le conduisant vers le camp d’Arthur, où les pages étaient en train de monter sa tente sur le bord de la route.

« Seigneur, » dit Gereint, « porte-toi bien. »

« Que Dieu te protège. » répondit Arthur ; « Comment t’appelles-tu ? »

« C’est Gereint, » dit Gwalchmei ; « et il ne serait pas venu te voir, ici, de son propre gré. »

— « Vraiment, » répondit Arthur, « aurait-il perdu la raison ?»

A ce moment, Enid vint saluer Arthur.

— «Que Dieu te protège, » répondit-il.

Puis il demanda à un de ses pages de l’aider à descendre de cheval.

_« Mais, enfin, Enid ; Quel est le but de cette quête? » lui demanda Arthur.

« Je n’en sais rien, Sire, » répondit-elle ; « excepté que mon devoir est de le suivre là où il va. »

« Sire, » dit Gereint, «avec votre permission, nous allons partir. »

« Et où irez-vous ? » demanda Arthur «  Tu ne peux raisonnablement pas partir maintenant, à moins de vouloir courir à ta perte. »

« Il a refusé mon invitation à venir se reposer.» ajouta Gwalchmei.

« Il ne peut refuser la mienne, » dit Arthur ; « et, de plus, il ne partira pas d'ici avant d’être guéri. »

« Sire, je préférerais que vous me laissiez partir. » plaida Gereint

« Au nom du Seigneur tout puissant, je n'en ferai rien. » Répondit le roi.

Puis, il chargea une servante de conduire Enid à la tente de Guenièvre. Guenièvre et toutes ses dames lui firent bon accueil. On la débarrassa de sa tenue de cavalière et on lui donna d’autres vêtements. Arthur appela Kadyrieith, lui ordonna de planter une tente pour Gereint et les médecins, et le chargea de satisfaire à tous ses besoins. Kadyrieith fit tout ce qu’Arthur lui avait ordonné; il Conduisit Morgan Tud et ses disciples auprès de Gereint. Arthur et sa cour restèrent là à peu près un mois , le temps de soigner Gereint.

Quand il fut bien rétabli, Gereint, alla trouver Arthur et lui demanda la permission de s’en aller.

_ « Je ne sais pas, si tu es suffisamment rétabli » dit Arthur.

« Sire, je peux vous assurer que si. » répondit Gereint.

« Ce n'est pas ton avis qui compte, mais celui des médecins qui t'ont soigné. »

Aussi, Arthur fit venir les médecins et leur demanda si ce que disait Gereint était vrai.

_« C'est vrai, sire » répondit Morgan Tud.

Et, dès le lendemain, Arthur autorisa Gereint à prendre la route et continuer sa quête. Le jour même, Arthur quitta ces lieux.

7 Gereint et le comte Limwris


Gereint ordonna à Enid de prendre les devants et de garder son avance, comme elle l'avait fait auparavant. Elle se mit en marche et suivit la grand-route. Comme ils allaient ainsi, ils entendirent un cri strident s’élever près d'eux.

_ « Arrête ici, toi, » dit Gereint à Enid, « Je vais voir quelle est la cause de ce cri. »

« A vos ordre, seigneur, » répondit-elle.

Gereint se dirigea vers une clairière qui était près de la route. Dans la clairière, il aperçut deux chevaux, l'un avec une selle d'homme, l'autre avec une selle de femme A côté, il vit un chevalier mort, revêtu de son armure et une jeune femme, revêtue d'une tenue d’équitation qui pleurait.

« Ah, Madam, » dit-il, « que vous est – il arrivé ? »

« Voila : Je voyageais avec mon époux bien-aimé, lorsque trois géants vinrent à nous qui, sans raison valable, le tuèrent. »

« De quel côté sont-ils partis ? » demanda Gereint

« Par là, sur la grand-route. » répondit-elle.

Gereint se retourna vers Enid :

_« Va, » lui dit-il, « auprès de la dame qui est là-bas, et attends-moi là, jusqu’à ce que je revienne. »

Cet ordre fit de la peine à Enid. Néanmoins elle se rendit auprès de la jeune femme, qui faisait peine à voir, et elle était persuadée que Gereint ne reviendrait jamais.

En attendant Geraint a suivi les géants et les a rattrapés. Chacun d'eux était plus grand que trois hommes et portait à l'épaule une énorme massue. Gereint se précipita sur l'un d'eux et le transperça de sa lance. Il la retira du corps et en frappa un autre de la même façon.

Mais le troisième se retourna contre Gereint et le frappa de sa massue, au point qu'il plia le bouclier, écrasa son épaule, et qu’il recommença à perdre tout son sang. Alors Gereint tira son épée, se lança sur le géant et le frappa d'un coup si violent au sommet du crâne, qu'il lui fendit la tête et le cou jusqu'aux épaules et le laissa pour mort. Gereint le laissa ainsi, et retourna vers Enid. Et, quand il la vit, Gereint tomba sans vie de son cheval. Enid poussa des cris terribles et douloureux. Et elle accourut là où il était tombé. A ses cris, le comte Limwris accourut aussitôt accompagné de sa suite que les lamentations d’Enid avaient détourné de leur chemin. Le comte demanda à Enid :

« Gente Dame, que vous est-il arrivé? »

_ « Ah, Seigneur, » répondit-elle, « L’homme que j’aimais est mort »

Le comte se retourna alors vers l’autre dame, et demanda :

_ « Et à toi, que t'est-il arrivé? »

_ « Il ont aussi tué mon époux adoré. » dit-elle.

_ « Et qui les a tués ? »

_ « Des géants » répondit-elle,  « ils ont tué mon être cher, et l'autre chevalier est allé à leur poursuite et est revenu dans l'état que tu vois, perdant excessivement de sang. Mais je ne pense pas qu'il ait quitté les géants sans en avoir tué quelques uns voire tous. » .

Le comte a fait enterrer le chevalier mort. Mais, il pensait qu'il y avait encore un souffle de vie chez Guereint. Pour voir s'il pourrait revenir à lui, il le fit transporter avec lui à sa cour, dans un cercueil, à l’ombre de son bouclier. Les deux jeunes femmes l'accompagnèrent.


Lorsqu'on fut arrivé, on plaça Gereint, sur une couche de foin en face de la table qui se dressait dans la salle. Chacun se débarrassa de ses habits de voyage, le comte pria Enid d'en faire autant et de revêtir des habits de cour.

_ « Je n'en ferai rien.» dit-elle.

_ « Gente Dame, » répondit-il, « ne sois pas si triste à ce point. » —

_ « Ce sera bien difficile de me persuader à agir autrement. » assura –t-elle.

_ «Je ferai en sorte que tu n'aies pas lieu de t’attrister, et ce, quoi qu'il arrive à ce chevalier, qu'il meure ou qu'il survive. Je possède le titre de comte et je suis prêt à le partager avec toi. Sois joyeuse et heureuse désormais. » —

_ « Je prends Dieu à témoin, que je ne le serai plus, tant que je vivrai. »

« Dans ce cas, viens, au moins, manger. »

« Je n'irai point, au nom du Seigneur Dieu. »

« C’est la volonté de Dieu que tu viennes. » répondit le comte.

Et il l'emmena à table, malgré elle, et lui demanda avec insistance de manger.

_ « Je ne mangerai pas, j'en atteste devant Dieu, tant que l’homme qui est dans le cercueil, là-bas, ne puisse lui, aussi manger. »

_ « Voilà une promesse que tu ne pourras tenir : cet homme n'est-il pas déjà mort? »

_ « Je prouverai que j’en suis capable. » dit-elle.

Alors il lui proposa une coupe pleine de liqueur.

_« Bois cette coupe, et tes sentiments changeront. »

« Que le diable m’emporte, » répondit-elle, « si je bois avant qu'il ne boive lui-même ! »

_ « En vérité, » s'écria le comte, « je ne suis pas plus avancé d'être aimable à ton égard ! » Et il la souffleta sur la joue. Elle jeta un cri perçant, et sa peine était d’autant plus grande qu’elle se disait que si Gereint avait été vivant, on ne l'aurait pas traitée ainsi.

A ses cris, Gereint sortit de son évanouissement, s’assit dans le cercueil, et, trouvant son épée dans le creux de son bouclier, s'élança jusqu'auprès du comte et lui déchargea un coup si furieux et si vigoureux sur le sommet de son crâne, qu'il le fendit en deux et que l'épée entama la table. Tout le monde quitta la table et s'enfuit. Ce n'est pas tant la crainte pour leur vie qui les saisissait que le spectacle du mort se relevant pour venir les frapper. Gereint regarda Enid, et il fut doublement peiné car il vit qu’ Enid avait perdu ses couleurs et son aspect habituel et parce qu'il prit conscience de sa fidélité envers lui.

_« Ma Dame, » dit-il, « sais-tu où sont nos chevaux? »

_ « Je sais où est le tien, mais je ne sais où est l'autre. Ton destrier est dans cette maison là-bas. »

Il y alla, fit sortir son cheval, le monta, et, enlevant Enid de terre, la plaça entre lui et l'arçon de selle, et s'éloigna.


Et ils chevauchèrent ainsi entre deux lices (Espace entouré de palissades où se déroulaient les tournois et les joutes au Moyen Âge.). La nuit commençait à gagner sur le jour, et ils aperçurent tout d'un coup des hampes de lances derrière eux, et ils entendirent un bruit de sabots de chevaux et le tumulte d'une troupe qui approchait.

_ « J'entends quelque chose qui nous suit, » dit Gereint ; « je vais te déposer à l’extérieur de la lice. »

A ce moment, un chevalier se dirigea sur lui, la lance en arrêt. En le voyant, Enid s'écria :

_ « Seigneur, qui que tu sois, quelle gloire aurais-tu à tuer un homme mort ? » Cria Gereint

« Ciel, » répondit-il, « serait-ce Gereint ? » —

_« Oui, en vérité » répondit-il « et toi qui es-tu? »

_ « Je suis le Petit Roi » répondit-il « je viens à ton secours, parce que j'ai appris que tu avais des ennuis. Et si tu avais suivi mon conseil, tu te serais épargné bien des souffrances. »

_« Rien ne peut nous arriver, sans la volonté divine » ; répondit Gereint  « mais un bon conseil ne nuit jamais. »

_« C’est exact » dit le petit roi, « et j’ai un autre bon conseil pour toi à présent: Viens avec moi à la cour d'un gendre de ma soeur, qui habite près ici, afin de recevoir les meilleurs soins de tout le royaume. »

_« Voila un conseil que je suis volontiers » répondit-il. On donna le palefroi d'un des écuyers du petit roi à Enid, et ils se rendirent à la cour du baron. Ils y trouvèrent bon accueil. Ils y reçurent force attentions et service. Le lendemain matin, ils firent aller chercher des médecins qui ne tardèrent pas à arriver, et qui le soignèrent jusqu'à complète guérison. Et pendant que Gereint se faisait soigner, le Petit Roi fit réparer son armure, de sorte qu'elle redevint aussi solide que jamais. Ils restèrent là un mois et quinze jours. Le Petit Roi lui dit alors :

_ « Nous allons nous rendre à ma cour maintenant, pour nous reposer et nous divertir. »

« Non » dit Gereint, « nous devons d’abord voyager une journée de plus, et ensuite nous reviendrions. »

_ « Volontiers; ouvre la marche. » Répondit le petit roi.

Et tôt le matin ils se mirent en route. Enid voyageait avec eux, ce jour là, plus heureuse et plus joyeuse qu'elle ne l'avait jamais été. Ils arrivèrent à la grand-route et virent qu'elle se divisait en deux. Sur un des chemins, ils aperçurent un piéton venant à eux et Gwiffret lui demanda d’où il venait.

_«Je viens de faire une commission dans le pays. » répondit-il.

_« Dis-moi, » continua Gereint, « lequel de ces deux chemins vaut-il mieux que nous prenions ? »

_« Tu feras mieux de prendre celui-ci, car si tu suis l'autre, là-bas, tu n'en reviendras jamais. Il traverse un mur de nuages, et au delà il y a des tournois enchantés. De tous ceux qui y sont allés, pas un n'est revenu. C’est là que se trouve la cour du comte Owein; et il ne permet à personne de séjourner en ville, à moins de faire partie de sa cour. »

_ « Je déclare devant Dieu, que c'est ce chemin que nous prendrons» dit Gereint. Et ils suivirent cette route jusqu’à la ville.

Ils s’installèrent dans l'endroit le plus beau et le plus agréable de la ville. Quand ils furent installés, un jeune écuyer vint à eux et les salua.

_« Dieu te bénisse » répondirent-ils.

_« Nobles seigneurs, que venez – vous faire ici? »

_« Nous prenons un logement pour y passer la nuit. »

_« Ce n'est pas l'habitude du seigneur de cette ville de permettre à aucun gentilhomme d'y loger, à moins qu'il n'aille rejoindre sa cour. Aussi, je vous prie de venir à la cour. »

_« Volontiers, » dit Gereint.

Ils suivirent l'écuyer, et ils furent bien accueillis. Le comte vint à leur rencontre dans la salle d’honneur et commanda de préparer les tables. Ils se lavèrent et allèrent s'asseoir : Gereint, d'un côté du comte, et Enid de l'autre, le Petit Roi tout à côté d'Enid et la comtesse à côté de Gereint; chacun ensuite suivant son ordre de préséance. Alors Gereint se rappela des tournois merveilleux, et, pensant qu'on ne le laisserait pas y aller, il refusa de manger. Le comte fixa Gereint, réfléchit, et se dit qu’il refusait de manger à caue du tournoi. Il se repentit de l’avoir créé, à la seule idée de pouvoir y perdre un homme comme Gereint. Et si Gereint lui avait demandé d'abolir ces tournois à jamais, il l'eût fait volontiers. Il dit à Gereint :

_« Qu’est-ce qui t’occupe à ce point l’esprit, que tu ne manges pas ? Si tu hésites à te rendre au tournoi, n’y vas pas, et personne de ton rang ne s’y rendra plus jamais »

« Au nom du Dieu tout puissant, je te remercie » dit Geraint « Mais, je ne désire rien tant que d'y aller et de m'y faire conduire. »

_« Si c’est ce que tu préfères, tu l’obtiendras facilement. »

_ « Oui, en vérité, c’est bien ce que je désire» répondit-il.

Alors ils se mirent à manger, ils furent largement servis et ils reçurent une grande quantité de cadeaux et beaucoup de liqueurs. Le repas terminé, ils se levèrent. Gereint demanda son cheval et son armure, et se harnacha, lui et son destrier. Tous les invités se rendirent à la limite de la lice.

La lice s’étendait à perte de vue, si grande qu’elle s’étendait aussi loin que le regard pouvait se porter. Elle était délimitée par des pieux, et sur chacun des pieux qui délimitaient la lice, à l’exception de deux, il y avait une tête d'homme, et les pieux étaient si nombreux qu’on ne pouvait les compter. Alors le Petit Roi dit :

_« Personne ne peut-il accompagner le prince ?»

_ « Personne » répondit Owein.

_ « Par quel chemin puis-je y aller ? » demanda Gereint. —

_ « Je ne sais pas » répondit Owein. « Prends le chemin que tu voudras, celui qui te paraîtra le plus commode. »

Et sans crainte ni sans hésitation, il s'avança dans le nuage.

En en sortant du brouillard, il arriva dans un grand verger ; au milieu du verger il y avait un espace libre, où il aperçut un pavillon de satin rouge. La porte de la tente était ouverte. En face de la porte il y avait un pommier, et un grand cor de chasse était suspendu à une branche de l'arbre. Gereint mit pied à terre et entra dans la tente : il n'y trouva qu'une jeune fille assise dans une chaise dorée; face à elle il y avait une autre chaise vide. Gereint se dirigea vers la chaise vide et s'y assit.

_ « Seigneur, » dit la jeune fille, « je ne te conseille pas de t'asseoir dans cette chaire. »

_« Pourquoi? » demanda Gereint

_ « Le propriétaire de cette chaise ne supporte pas qu'un autre s'y assoit. »

_ « Peu m’importe qu’il lui déplaise que je m'y assoie. » répondit Gereint.

A ce moment, ils entendirent un grand tumulte autour de la tente. Gereint alla voir la cause de ce tumulte. Et il aperçut un chevalier monté sur un destrier, aux naseaux fumants, ardent et fier et solidement charpenté. Lui et son cheval étaient revêtus d’une tunique à deux pans qui recouvrait une armure complète.

_« Dis-moi, chevalier » demanda-t-il à Gereint, « qui t'a autorisé à t'asseoir là? »

_ « Moi-même. » répondit Gereint

_« Tu as eu tort de me causer pareille honte et pareil affront. Lève-toi de là pour me donner réparation de ton manque de courtoisie. »

Gereint se leva, et aussitôt ils combattirent. Ils brisèrent un premier jeu de lances, puis un second, puis un troisième, et ils se donnaient, l'un l'autre, des coups durs et répétés, rapides et violents. A la fin, Gereint devint furieux, il précipita son cheval sur lui et le frappa juste au milieu de son écu, si bien qu'il le fendit, que la pointe de la lance pénétra dans son armure, que toutes les sangles se rompirent, et qu'il fut, jeté à terre, la tête la première, par-dessus la croupe de son cheval, de toute la longueur de la lance de Gereint.

_ « Oh ! Seigneur, » dit-il à Gereint, « Fais-moi grâce, et tu auras tout ce que tu voudras. »

_ « Je ne désire qu'une chose, » répondit-il ; « c'est qu'il n'y ait plus jamais ici ni tournois enchantés, ni lice, ni nuages, ni magie, ni sorcellerie. »

« Je te l'accorde volontiers, seigneur. » répondit-il.

« Alors, Fais disparaître ces nuages d’ici. » ordonna Guereint .

« Sonne dans le cor là-bas, et, dès que tu souffleras les nuages disparaîtront pour toujours ; Sache qu’ils ne pouvaient pas disparaître avant qu’un chevalier me terrasse et puisse sonner dans ce cor. »

Enid était Triste et soucieuse, là elle était restée, en pensant à Gereint. Gereint sonna du cor, et, au premier son qu'il en tira, la nuée disparut. Les deux partis se réunirent, et tout le monde se réconcilia. Le comte invita Gereint et le Petit Roi pour la nuit. Le lendemain matin, ils se séparèrent. Gereint se rendit dans ses domaines. Et depuis ce jour, il les gouverna d'une façon prospère ; sa vaillance et sa bravoure ne cessèrent de lui maintenir gloire et réputation désormais, gloire et réputation qui rejaillissaient sur Enid.