Tuan Mac Cairill
Traduction : Armanel - conteur
I _ La venue de Finnian
(Saint) Finnian, abbé de Moville, s’est rendu en toute hâte vers le Donegal car il avait appris qu’il y avait encore des gens qui croyaient en des dieux qu'il n'approuvait pas. Et même par les hommes saints traitent avec mépris, les dieux qu’ils ne reconnaissent pas.
On lui avait parlé d'un homme puissant qui ne respectait ni la fête de Toussaint, ni le dimanche.
_ « Est- ce un homme puissant ! » avait demandé Finnian.
_ « Absolument ».
_ «Je vais tester le pouvoir de cet homme», a déclaré Finnian.
_ « Il a la réputation d’être un homme sage et robuste », a déclaré son informateur.
_ « Je mettrai sa sagesse et sa ténacité à l’épreuve. »
_ «En fait c'est un magicien. »
_ « Alors, je vais le défier sur le terrain de la magie », s'est écrié Finnian avec colère. « Où habite cet homme ? »
Et il s’est dirigé aussitôt dans la direction qui lui avait été indiquée.
Finnian est arrivé rapidement devant la forteresse du gentilhomme qui suivait les anciennes coutumes, et il a demandé à être admis afin de pouvoir prêcher et prouver la vraie foi envers le nouveau Dieu, exorciser le lieu, terrifier et même bannir le souvenir des anciens dieux. Car Finnian considérait que le temps qui passe est aussi impitoyable pour les anciennes divinités que pour un mendiant devenu âgé et décrépi .
Mais le gentilhomme a refusé l'entrée de sa forteresse à Finnian, barricadant sa maison, fermant ses fenêtres. Et, en signe de protestation, il a continué ses pratiques vieilles de dix mille ans, refusant d'écouter Finnian qui l'appelait par la fenêtre et Le Temps qui frappait à sa porte.
Ces deux adversaires étaient redoutables, mais c’est Finnian qu’il craignait le plus.
La venue de Finnian était pour lui comme un présage terrifiant, mais il n'avait pas peur du Temps car il était le frère adoptif du Temps, et il méprisait tellement ce dieu amer qu'il ne le dédaignait même pas ; il sautait par-dessus la faux, l’esquivait par en-dessous. et les seules occasions où le Temps était d’humeur badine c'est quand il était avec Tuan Mac Cairill (Tuan, le fils de Cairill), le fils de Muredac-Redneck.
II _ Le jeûne de Finnian
Finnian ne pouvait supporter l’idée que quelqu’un puisse s’opposer à la fois à l’Évangile et à lui-même, et il a décidé forcer l’entrée de la forteresse par des moyens pacifiques mais puissants. Il a décidé de jeûner sur le seuil de la porte, et d’une manière telle qu’il a été admis dans la maison ; car un cœur hospitalier ne peut tolérer l’idée qu’un étranger puisse mourir de faim sur le pas de sa porte.
Cependant, le gentilhomme n’était pas décidé à céder sans lutter. Il pensait que lorsque Finnian aurait suffisamment faim, il lèverait le siège et se retirerait dans un endroit où il pourrait trouver de la nourriture. Mais il ne connaissait pas Finnian. Le grand abbé s’est assis juste derrière la porte, bloquant son accès, et s’est préparé à prolonger son jeûne. Il a baissé les yeux sur le sol entre ses pieds et est entré dans une méditation dont la seule issue serait soit être accueilli soit mourir.
Le premier jour s'est passé tranquillement.
Le gentilhomme envoyait régulièrement un serviteur pour savoir si ce pourfendeur des anciens dieux était toujours devant sa porte. Et chaque fois le serviteur répondait qu'il était toujours là, et le maître de maison disait plein d'espoir:
_ « Il sera parti demain matin ».
Le lendemain, l'état de siège a continué et, tout au long de la journée, les domestiques ont été envoyés à plusieurs reprises pour observer à travers des judas.
_ « Allez, et voyez si l’adorateur des nouveaux dieux ne s’est pas volatilisé. » disait le maître de maison.
Mais les serviteurs revenaient chaque fois avec les mêmes informations.
_ « Le nouveau druide est toujours là ».
Personne ne put quitter la forteresse de la journée. L'isolement forcé rongeait l'esprit des domestiques, tandis que l’arrêt de toute activité les poussait à se rassembler en petits groupes qui chuchotaient, discutaient et se disputaient. Puis ces groupes se dispersaient pour jeter un œil par le judas sur la silhouette patiente et immobile assise devant la porte, plongée dans une méditation intemporelle et indifférente. Ils étaient effrayés par ce spectacle, et une ou deux femmes ont poussé un cri hystérique. Elles ont été enlevées et bâillonnées avec la main d'un compagnon sur la bouche, afin que l'oreille de leur maître ne soit pas offensée.
_ « Le maître a ses propres problèmes. C'est un combat des dieux qui se déroule. »
Si les femmes étaient inquiètes, les hommes l’étaient tout autant. Ils rôdaient de long en large, allant du judas à la cuisine, et de la cuisine au toit à tourelles. Et du haut du toit, ils regardaient la silhouette immobile en contrebas et spéculaient sur la fermeté de l'homme, les qualités de leur maître et même la possibilité que les nouveaux dieux puissent être aussi puissants que les anciens. Et ils étaient découragés suite à ces observations et à ces discussions,.
_ « Et si nous lancions une lance sur l'étranger persistant, ou si nous lui lancions une pierre acérée! » a dit un garde irrité.
_ «Impossible! A dit son maître en colère, peut-on lancer une lance sur un étranger sans armes ? Et qui plus est, ici, dans cette maison ! »
Et il a violemment giflé ce serviteur indélicat.
_ « Rassurez-vous », a-t-il ajouté, « car la faim est un fouet, et elle chassera l'étranger dans la nuit. »
La maisonnée s’est retirée pour une nuit tourmentée et le maître de maison n’a pas pu dormir. Toute la nuit il a arpenté les couloirs, allant souvent au judas pour voir si la silhouette était toujours assise dans l'ombre, et faisait les grands pas, tourmenté, préoccupé, refusant même le nez de son chien favori qui se pressait amoureusement dans sa paume fermée.
Le lendemain, il a cédé.
La grande porte s'est ouverte et deux de ses serviteurs ont emporté Finnian dans la maison, car le saint ne pouvait plus marcher ni se tenir debout à cause de la faim et des rigueurs auxquelles il avait été soumis. Mais son corps était solide comme l'esprit invincible qui l'habitait, et en peu de temps il était prêt à affronter n'importe quelle dispute ou anathème.
Bien rétabli, il a entrepris la conversion du maître de la maison, et le siège qu'il avait entrepris face à cet homme intelligent fut longtemps évoqué parmi ceux qui s'intéressent à ces choses.
Finnian avait vaincu la maladie de Mugain; il avait vaincu son propre élève, le grand Colm Cille; il venait aussi de vaincre Tuan : Et tout comme la porte du gentilhomme s'était ouverte , son cœur s'était aussi ouvert et Finnian s'y était glissé pour faire la volonté de Dieu et sa propre volonté.
III _ La conversion de Tuan
Un jour, Finnian et Tuan discutaient ensemble de la majesté de Dieu et de la grandeur de son amour. Tuan eût déjà reçu beaucoup d’instructions sur ce sujet, mais il avait encore des lacunes, et il a soumis Finnian à un siège aussi puissant que celui-ci l’avait fait auparavant.
Mais l’être humain a besoin d’un mélange d’activité manuelle et d’activité intellectuelle. Après le repos, il a de l’énergie. Après l’énergie, il a besoin de repos. Ainsi, lorsque nous avons enseigné pendant un certain temps, nous avons ensuite besoin d’apprendre, sinon l’esprit défaille et la sagesse elle-même devient amère.
Alors Finnian a dit :
_ « Parle-moi maintenant de toi, cher ami. »
Mais Tuan était avide d'informations sur le Vrai Dieu.
_ « Non, non, le passé ne m'intéresse plus, et je ne veux pas que quoi que ce soit vienne s'interposer entre mon âme et son instruction ; continue à m'instruire, cher ami et saint père. »
_ « Je le ferai, mais je dois d'abord méditer profondément sur toi et bien te connaître. Raconte-moi ton passé, cher ami, car tout homme a une histoire et c'est a travers elle qu'il doit être connu. »
Mais Tuan a continué:
_ « Que le passé se contente de lui-même, car l’homme a besoin d’oubli autant que de mémoire. »
_ « Mon fils, tout ce qui a jamais été fait l’a été pour la gloire de Dieu, et confesser nos bonnes et mauvaises actions fait partie de l'instruction. Car l'âme doit se rappeler ses actes et s'y tenir, ou y renoncer par la confession et la pénitence. Décline-moi d'abord ta généalogie, et par quelle descendance tu occupes ces terres et cette forteresse, et ensuite j'examinerai tes actes et ta conscience. » a répondu Finnian,
_ « Je suis connu sous le nom de Tuan Mac Cairill (Tuan, le fils de Cairill), fils de Muredac Red-neck, et j’ai hérité des terres de mon père. »
Le saint a hoché la tête.
_ « Je ne connais pas aussi bien que je devrais les généalogies de l'Ulster, mais j'en sais quelque chose. Je suis originaire du Leinster par le sang ».
_ « Mon pedigree est long », a murmuré Tuan.
Finnian a reçu cette information avec respect et intérêt.
_ « Moi aussi, j'ai un pedigree honorable. »
Tuan Mac Cairill a continué :
_ « Je suis en effet Tuan, le fils de Starn, le fils de Sera, qui était frère de Partholon. »
_ « Mais, dit Finnian, perplexe, il y a ici une erreur, car tu as récité deux généalogies différentes. »
_ « Des généalogies différentes, en effet », a répondu Tuan en réfléchissant, « mais ce sont mes généalogies. »
_ « Je ne comprends pas », a déclaré Finnian sans détour.
_ « Je suis désormais connu sous le nom de Tuan mac Cairill », a répondu l'autre, « mais autrefois, on m'appelait Tuan mac Starn, mac Sera. »
_ « Le frère de Partholon ? », a demandé le saint.
_ « C’est mon pedigree », a déclaré Tuan.
_ « Mais », objecta Finnian, perplexe, « Partholon est arrivé en Irlande peu de temps après le Déluge. »
_ « Je suis venu avec lui », a dit Tuan à voix basse.
Le saint a repoussé sa chaise et est resté assis à regarder son hôte. Tandis qu'il le regardait, le sang s’est glacé dans ses veines et ses cheveux se sont dressés sur sa tête.
IV _ Partholon
Mais (Saint) Finnian n'était pas de ceux qui restent longtemps dans la confusion. Non seulement il était porté par la puissance de Dieu mais il était devenu cette puissance, et il restait calme et tranquille.
C'était quelqu'un qui aimait Dieu et l'Irlande, et à la personne qui pouvait l'instruire sur ces grands thèmes, il ouvrait l’intelligence de son esprit et la sympathie de son cœur.
_ « C'est une merveille que tu me racontes, cher ami. Et maintenant, tu dois m'en dire davantage. »
_ « Que dois-je dire ? »a demandé Tuan avec résignation.
_ « Parle-moi du commencement des temps en Irlande, et de l'origine de Partholon, le fils du fils de Noé. »
« Je l'avais presque oublié. C'était un homme à la barbe fournie, aux épaules généreuses. Un homme aux actions et aux manières douces. »
_ «Continue, cher ami ».
_ « Il arriva en Irlande à bord d'un navire. Vingt-quatre hommes et vingt-quatre femmes l'accompagnaient. Avant cette époque, aucun homme n'était venu en Irlande, et aucun être humain ne vivait ni ne se déplaçait dans les parties occidentales du monde. En nous approchant de l'Irlande, le pays semblait être une forêt sans fin. Aussi loin que le regard pouvait porter, et dans n'importe quelle direction, il y avait des arbres ; et de ceux-ci provenait le chant incessant des oiseaux. Sur toute cette terre, le soleil brillait chaud et beau, de sorte qu'à nos yeux fatigués par la mer, à nos oreilles tourmentées par le vent, il semblait que nous naviguions vers le paradis.
_ « Nous débarquâmes et nous entendîmes le grondement de l'eau qui coulait lugubrement dans l'obscurité de la forêt. En suivant l'eau, nous arrivâmes à une clairière où le soleil brillait et où la terre était réchauffée, et là Partholon se reposa avec ses vingt-quatre couples, et construisit une ville et des moyens de subsistance.
_ « Il y avait des poissons dans les rivières d'Irlande, il y avait des animaux dans ses forêts. Des créatures sauvages, timides et monstrueuses sillonnaient ses plaines et ses forêts. Des créatures à travers lesquelles on pouvait regarder et marcher. Nous avons vécu longtemps dans l'aisance et nous avons vu de nouveaux animaux grandir : l'ours, le loup, le blaireau, le cerf et le sanglier.
« Le peuple de Partholon s'accrut jusqu'à ce que de vingt-quatre couples il y eut cinq mille personnes qui vivaient dans l'amitié et le contentement bien qu'ils n'aient pas d'esprit. »
_ « Ils n’avaient pas d’esprit ? » a demandé Finnian.
_ « Ils n’avaient pas besoin d’intelligence », a déclaré Tuan.
_ « J'ai déjà entendu dire que les premiers-êtres étaient stupides », dit Finnian. « Continue ton histoire, cher ami. »
« Alors, soudain comme un vent qui se lève, en une nuit, survint une maladie qui gonfla l'estomac et pourrit la peau, et le septième jour, toute la race de Partholon mourut, sauf un seul homme. »
_ « Il y a toujours un homme qui survit », a dit Finnian pensivement.
_ « Et je suis cet homme », a affirmé son compagnon.
Tuan se passa la main sur le front et se remémora les siècles passés, jusqu'au commencement du monde et aux premiers jours de l'Eire. Et Finnian, le sang glacé et le crâne agité de frissons, plongea dans le passé avec lui.
V _ Nemed
« Continue, cher ami, a murmuré Finnian.
_ « J'étais seul. Si seul que ma propre ombre m'effrayait. Si seul que le bruit d'un oiseau en vol ou le craquement d'une branche trempée de rosée me poussaient à me cacher tel un lapin effrayé se réfugie dans son terrier.
_ « Les créatures de la forêt m’ont pisté quand elles ont su que j'étais seul. Elles se faufilaient dans mon dos et grognaient quand je leur faisais face. Les loups longs et gris aux poils soyeux, à la langue pendante et aux yeux fixes m’ont poursuivi jusqu'à ma grotte. Les créatures les plus faibles n’hésitaient pas à me chasser, et les plus timides osaient me faire face. J’ai vécu ainsi pendant deux dizaines d'années et deux ans, jusqu'à ce que je sache tout ce qu'une bête devine et que j'aie oublié tout ce qu'un homme pouvait savoir.
_ « Je pouvais marcher aussi silencieusement que n'importe quelle bête. Je pouvais aussi courir inlassablement. Je pouvais être invisible et patient comme un chat sauvage accroupi parmi les feuilles. Je pouvais sentir le danger dans mon sommeil et bondir dessus avec mes griffes ouvertes. Je pouvais aboyer et grogner, claquer mes dents et déchiqueter avec elles. »
_ « Parle, cher ami », disait Finnian, « ton âme sera apaisée en Dieu. »
_ « À la fin de ce temps-là Nemed, fils d'Agnoman, est arrivé en Irlande avec une flotte de trente-quatre barques, et dans chaque barque il y avait trente couples de personnes. »
_ « J’en ai entendu parler », a dit Finnian.
_ « Mon cœur a bondi de joie quand j’ai vu la grande flotte contourner la pointe de terre, et je l’ai suivie le long des falaises abruptes, sautant de rocher en rocher comme une chèvre sauvage, tandis que les navires louvoyaient et tanguaient à la recherche d'un port. A ce moment -là, je me suis baissé pour boire dans une mare, et je me vis dans l'eau froide.
_ « Je vis que j'étais velu, touffu et hérissé comme un sanglier sauvage, que j'étais maigre comme un buisson dénudé, que j'étais plus gris qu'un blaireau, desséché et ridé comme un sac vide, nu comme un poisson, misérable comme un corbeau affamé en hiver, et que sur mes doigts et mes orteils il y avait de grandes griffes recourbées, de sorte que je ne ressemblais à rien de connu, à rien d'animal ou de divin. Et j'étais assis près de la mare, pleurant ma solitude, ma sauvagerie et ma grande vieillesse. Et je ne pouvais rien faire d'autre que pleurer et me lamenter contre la terre et le ciel, tandis que les bêtes qui me traquaient écoutaient derrière les arbres, ou s'accroupissaient parmi les buissons pour me fixer du regard depuis leur abri discret.
_ « Une tempête s’est levée et, quand je regardai de nouveau du haut de ma haute falaise, j’ai vu cette grande flotte rouler comme dans la main d’un géant. Parfois, elle se jetait contre le ciel et titubait dans les airs, tourbillonnant comme des feuilles emportées par le vent. Parfois, elle était précipitée de ces sommets vertigineux vers le gouffre plat et gémissant, vers l’horreur vitreuse et noire qui tourbillonnait et tournoyait entre dix vagues. Parfois, une vague bondissait en hurlant sous un navire et le jetait dans les airs, le projetant avec coup de tonnerre sur coup de tonnerre, et le poursuivait de près comme un loup, essayant de marteler à coups de marteau le fond large et d’aspirer les vies effrayées par une brèche noire. Une vague s’abattait sur un navire et l’enfonçait d’un coup, comme si tout le ciel s’était écroulé sur lui, et la barque ne cessait de couler jusqu’à ce qu’elle s’écrase et s’enfonce dans le sable au fond de la mer.
_ « La nuit est venue, et avec elle mille ténèbres sont tombés du ciel hurlant. Pas une créature de la nuit aux yeux ronds ne pouvait percer d'un pouce cette obscurité démultipliée. Pas une créature n'osait ramper ou se tenir debout. Car un grand vent parcourait le monde, fouettant ses fouets d'une lieue de long dans des craquements de tonnerre, et chantant pour lui-même, tantôt dans un cri qui résonnait sur toute la terre, tantôt dans un sifflement et un bourdonnement vertigineux. Ou alors, dans un long grognement et un gémissement lugubre, il planait au-dessus du monde en quête de vie à détruire.
_ « Et parfois, au milieu des gémissements et des jappements noirs de la mer, un son sortait, ténu comme s'il provenait de millions de kilomètres de distance, distinct comme s'il était prononcé à l'oreille comme un murmure de confiance, et je savais qu'un homme en train de se noyer appelait son Dieu tandis qu'il se débattait et était réduit au silence, et qu'une femme aux lèvres bleues appelait son homme tandis que ses cheveux fouettaient ses sourcils et qu'elle tourbillonnait comme une toupie.
_ « Autour de moi, les arbres étaient arrachés de la terre avec des gémissements plaintifs; ils bondissaient dans les airs et volaient comme des oiseaux. De grandes vagues jaillissaient de la mer, tourbillonnant sur les falaises et se précipitant vers la terre en amas monstrueux d'écume. Les rochers eux-mêmes roulaient, glissaient et grinçaient entre les arbres. Et dans cette rage, dans cette obscurité horrible, je me suis endormi, écrasé par le sommeil. »
VI _ L’ère du cerf
_ « J'ai rêvé que je me transformais en cerf , et j'ai senti en rêve le battement d'un nouveau cœur en moi, et en rêve, j'ai cambré mon cou et renforcé mes membres puissants.
_ « Puis je me suis réveillé et j'étais celui que j'avais rêvé.
_ « Je restai un moment à taper du pied sur un rocher, la tête levée, respirant par de larges narines toute la saveur du monde. Car j'étais passé merveilleusement de la décrépitude à la force : Je m'étais libéré des liens de l'âge et j'étais de nouveau jeune. Je humais l'herbe et je sus pour la première fois de ma vie combien son odeur était douce. Et, le temps d’un éclair, mon nez en mouvement aspira toutes ces choses jusqu'à mon cœur et les a répertorié en connaissance.
_ « Je restai là longtemps, a faire tinter mon sabot de fer sur la pierre, et a tout apprendre par les narines. Chaque brise qui venait de la main droite ou de la gauche m'apportait une histoire. Quand le vent m'apportait une odeur de loup, je regardais autour de moi et je piétinais. Et quand le vent m'apportait l'odeur de ma propre espèce, je bramais. Oh, forte, claire et douce était la voix du grand cerf. Avec quelle facilité ma belle note s'est mise à cadencer. Avec quelle joie j'ai entendu l'appel qui répondait. Avec quel plaisir j'ai bondi, bondi, bondi ; léger comme le plumage d'un oiseau, puissant comme une tempête, infatigable comme la mer.
_ « Car c'était facile ; des sauts de dix mètres de long et une tête qui se balance, semblable à la montée et la descente d'une hirondelle, avec le flux et l'élan d'une loutre de mer. Quel picotement habitait mon cœur ! Quel frisson filait jusqu'aux pointes élevées de mes bois ! Comme le monde était nouveau ! Comme le soleil était nouveau ! Comme le vent me caressait !
_ « Avec un front inébranlable et un œil ferme, j'ai rencontré tout ce qui venait. Le vieux loup solitaire a bondi de côté en grognant et s'est éloigné tout penaud. L'ours lourdaud a balancé sa tête en signe d'hésitation et de réflexion; puis il a trotté jusqu'à une forêt proche. Les cerfs de ma race ont fui mon front rocheux, ou ont été repoussés jusqu'à ce que leurs pattes se brisent et que je les piétine à mort. J'étais le célèbre, le bien-aimé, le chef des troupeaux d'Irlande.
_ « Et parfois je revenais de mes incursions en Irlande, car les liens de mon cœur étaient ancrés en Ulster. Et, me tenant à l'écart, mon large nez humait l'air tandis que je savais avec joie et terreur mélangées que les hommes avaient été emportés par le vent. Une tête fière est alors apparue au dessus du gazon, et les larmes du souvenir s’échappaient de son grand œil brillant.
« Parfois, je m'approchais délicatement, debout parmi les feuilles épaisses ou accroupi dans les hautes herbes, et j’observais les humains. Et j’étais rempli de tristesse en les regardant. Car Nemed et quatre couples avaient survécu à cette violente tempête, et je les voyais croître et se multiplier jusqu'à ce que quatre mille couples vivent, rient et s'agitent au soleil ; car si les gens de Nemed avaient un esprit étroit ils faisaient preuve d’une grande activité. C'étaient des combattants et des chasseurs redoutables.
_ « Un jour, poussé par l’angoisse intolérable du souvenir, je me suis approché. Mais tous ces gens étaient partis : l'endroit où ils vivaient était silencieux. Il ne restait plus d'eux que leurs os qui brillaient au soleil.
_ « Alors la vieillesse m'a frappé. A la vue de ces ossements, la fatigue s'est insinuée dans mes membres. Ma tête est devenue lourde, mes yeux se sont embrumés, mes genoux ont faibli et se sont mis à trembler. Et là, les loups ont osé me poursuivre.
_ « Je suis donc retourné à la grotte qui m’avait abrité quand j'étais un vieil homme.
_ « Plus tard, je suis sorti de la grotte pour arracher une touffe d'herbe, car j'étais assiégé de près par les loups. Ils se sont précipités et j'ai réussi à leur échapper de justesse. Ils étaient assis au-delà de la grotte et me regardaient fixement.
_ « Je connaissais leur langue. Je savais tout ce qu'ils se disaient entre eux et tout ce qu'ils me disaient. Mais dans la grotte résonnait encore le bruit sourd de mon front sur les parois et le piétinement mortel de mes sabots. Ils n'osaient pas entrer dans la caverne.
_ « Demain, dirent-ils, nous t'arracherons la gorge et nous te dévoreront vivant. »
VII _ l’ère du sanglier
« Alors mon âme s'est élevée jusqu'au sommet de la Destinée. J’'anticipai tout ce qui pourrait m'arriver, et j'y consentais.
_ « Demain, j'irai parmi vous et je mourrai. » dis-je,
Et les loups hurlèrent de joie, de faim et d'impatience.
_ « Je dormais et je me voyais, en rêve, me transformer en sanglier et je sentais en rêve le battement d'un nouveau cœur en moi et en rêve j'étirais mon cou puissant et je raidissais mes membres impatients. Je me suis réveillé de mon rêve et j'étais celui que j'avais rêvé.
_ « La nuit s'écoula, l'obscurité se leva, le jour vint. Et les loups m'appelèrent de l'extérieur de la grotte:
_ « Sors, ô cerf maigre. Sors et meurs. »
_ « Et moi, le cœur joyeux, je montrai mes soies noires dans l’ouverture de la grotte. Et les loups s'enfuirent en glapissant, en trébuchant les uns sur les autres, frémissant de terreur quand ils virent ce museau frétillant, ces défenses recourbées, cet œil rouge et féroce. Et je les poursuivais ; chat sauvage pour le saut, géant pour la force, diable pour la férocité. J’étais rempli d’une folie et d’un sentiment de vie vigoureuse et impitoyable. J’étais un tueur, un champion, un sanglier qu'on ne pouvait défier.
_ « J'ai pris l’ascendance sur tous les sangliers d'Irlande.
_ « Partout où je regardais parmi mes tribus, je voyais l'amour et l'obéissance. Chaque fois que j'apparaissais parmi les étrangers, ils s'enfuyaient. Et les loups me craignaient alors, et le grand et sinistre ours bondissait, tremblant, sur ses pattes lourdes. Je l'ai chargé à la tête de ma troupe et je l'ai roulé encore et encore ; mais il n'est pas facile de tuer l'ours, tant sa vie est profondément enfouie sous cette fourrure puante. Il s'est relevé et a couru. Il a été renversé et a couru de nouveau, aveuglément, se cognant contre les arbres et les pierres. Le grand ours ne sortait pas une griffe, ne sortait pas une dent, pendant qu'il courait en gémissant comme un bébé, ou qu'il se tenait debout avec mon groin collé contre sa bouche, grognant dans ses narines.
_ « J'ai défié tout ce qui bougeait. Toutes les créatures sauf une. Car les humains étaient de nouveau venus en Irlande. Semion, le fils de Stariath, avec son peuple, de qui descendent les hommes de Domnann, les Fir Bolg et les Galiuin. Je ne les ai pas chassés, et quand ils m'ont poursuivi, je me suis enfui.
_ « Bien souvent, secrètement attiré par mon cœur, je les regardais se déplacer dans leurs champs, et je disais à mon esprit avec amertume : « Quand le peuple de Partholon se réunissait en conseil, ma voix était entendue ; elle était douce à tous ceux qui l'entendaient, et les paroles que je prononçais étaient sages. Les yeux des femmes s'éclairaient et s'adoucissaient quand elles me regardaient. Elles aimaient m'entendre chanter, moi qui erre maintenant dans la forêt avec une horde hirsute. »
VIII _ l’ère du Faucon
« La vieillesse m’a rattrapé à nouveau. La fatigue s’est emparée de mes membres et l'angoisse s’insinuait dans mon esprit. Je me suis rendu dans ma grotte en Ulster et je me suis mis à rêver. Et dans mon rêve, je me transformai en faucon.
« Je m’élevai de terre : L'air pur était mon royaume, et mon œil brillant voyait à des centaines de kilomètres à la ronde. Je m'élevais puis je plongeais ou je restais immobile comme une pierre vivante au-dessus de l'abîme. Je vivais dans la joie, je dormais en paix, et je me rassasiais de la douceur de la vie.
« À cette époque, Beothach, fils du prophète Iarbonel, vint en Irlande avec son peuple, et il y eut une grande bataille entre ses hommes et les enfants de Semion. Je restai longtemps penché sur ce combat, voyant chaque lance qui s'élançait, chaque pierre qui sifflait d'une fronde, chaque épée qui flamboyait de haut en bas, et l'éclat sans fin des boucliers. Et à la fin, je vis que la victoire revenait à Iarbonel. Et de son peuple sont venus les Tuatha De' et les Ande', bien que leur origine soit oubliée, et les érudits, en raison de leur excellente sagesse et de leur intelligence, disent qu'ils sont venus du ciel.
« Ce sont les gens de Faery (fées). Tous ceux-là sont les dieux.
« Pendant de longues, longues années, je suis resté faucon. Je connaissais chaque colline et chaque ruisseau, chaque champ et chaque vallée d'Irlande. Je connaissais la forme des falaises et des côtes, et à quoi ressemblaient tous les lieux sous le soleil ou la lune. Et j'étais toujours un faucon lorsque les fils de Mil chassèrent les Tuatha De' Danann sous terre, et défendirent l'Irlande contre les armes ou la magie ; et ce fut l'avènement des hommes et le début des généalogies.
« Puis je suis devenu vieux et, dans ma caverne en Ulster, près de la mer, j'ai eu un nouveau rêve et je suis devenu saumon. Les marées vertes de l’océan s’élevèrent sur moi et sur mon rêve, de sorte que je me noyai dans la mer et ne mourus pas, car je me réveillai dans des eaux profondes et j’étais ce que j’avais rêvé.
J’avais été un homme, un cerf, un sanglier, un oiseau et maintenant j’étais un poisson. Dans tous mes changements, j’avais la joie et la plénitude de la vie. Mais dans l’eau, la joie était plus profonde, la vie palpitait plus profondément. Car sur terre ou dans les airs, il y a toujours quelque chose d’excessif qui vous entrave ; comme des bras qui se balancent aux côtés d’un homme et dont l’esprit doit se souvenir. Le cerf a des pattes qu’il faut replier pour dormir et déplier pour se déplacer ; et l’oiseau a des ailes qu’il faut replier, picoter et soigner. Mais le poisson n’est qu’un seul morceau du nez à la queue. Il est complet, unique et sans encombre. Il tourne d'un seul coup, et monte, descend et tourne en un seul mouvement.
« Comme j'ai voyagé à travers l’élément fluide. Comme j'ai joui dans un pays où il n'y a pas de rudesse, dans l'élément qui soutient et cède, qui caresse et lâche prise, et ne vous laisse pas tomber. Car l'homme peut trébucher dans un sillon, le cerf tomber d'une falaise, le faucon, fatigué et battu, avec l'obscurité autour de lui et la tempête derrière lui, peut se briser la tête contre un arbre. Mais la patrie du saumon est pur bonheur, et la mer protège toutes ses créatures. »
IX _ La vie dans les océans
« Je suis devenu le roi des saumons et, avec mon peuple, je me déplaçai au gré des marées du monde. Les profondeurs vertes et violettes étaient sous moi ; les régions vertes, dorées et ensoleillées au-dessus. Dans ces latitudes, je me déplaçais à travers un monde d'ambre, moi-même ambre et or .Sous d'autres, dans un éclat de bleu lumineux, je me courbais, éclairé comme un joyau vivant. Et sous celles-ci encore, à travers des crépuscules d'ébène tout damasquinés d'argent, je filais et brillais, merveille de la mer.
« J'ai vu passer les monstres et les monstres longs et souples, dentés jusqu'à la queue se soulever de l'océan le plus lointain. Et en dessous, là où es profondeurs plongeaient dans l'obscurité, de vastes enchevêtrements livides qui s'enroulaient et se déroulaient, et dévalaient les pentes abruptes et les enfers de la mer où même le saumon ne pouvait pas aller.
« Je connaissais la mer. Je connaissais les grottes secrètes où l'océan rugit contre l'océan ; les flots d'un froid glacial d'où le nez d'un saumon fait un bond en arrière comme sous l'effet d'une piqûre ; et les ruisseaux chauds dans lesquels nous nous balancions, nous somnolions et étions emportés sans même bouger. J'ai nagé sur le bord le plus éloigné du grand monde, où il n'y avait rien d'autre que la mer, le ciel et le saumon ; où même le vent était silencieux et l'eau était claire comme un rocher gris et propre.
« Et puis, au loin, dans la mer, je me suis souvenu de l'Ulster, et une angoisse incontrôlable m'est venue à l'esprit. Je me suis retourné et, jour et nuit, j'ai nagé sans relâche, avec la terreur qui s'éveillait en moi et un murmure dans mon être qui me disait que je devais atteindre l'Irlande ou mourir.
« Je me suis frayé un chemin jusqu'à l'Ulster depuis la mer.
« Ah, comme cette fin de voyage fut dure ! Une maladie me torturait les os, une langueur et une lassitude rampaient dans chacune des fibres de mes muscles. Les vagues me retenaient et me retenaient encore . Les eaux douces semblaient être devenues dures. Et c'était comme si je me frappais sur un rocher pendant que je m'efforçais de rejoindre l'Ulster depuis la mer.
« J'étais si fatigué ! J'aurais pu lâcher prise et être emporté. J'aurais pu dormir et être emporté par les flots, me balançant sur des vagues gris-vert qui s'étaient détournées de la terre et qui se soulevaient, montaient et déferlaient vers les eaux bleues lointaines.
« Seul le cœur invincible du saumon pouvait braver cette souffrance Le bruit des rivières d'Irlande se précipitant vers la mer m'est parvenu dans le dernier effort épuisant. L'amour de l'Irlande m'a soutenu. Les dieux des rivières ont marché vers moi dans les vagues aux boucles blanches, de sorte que j'ai quitté la mer et que je me suis étendu dans l'eau douce dans l’aisselle d'un rocher fendu, épuisé, aux trois quarts mort, mais triomphant. »
X _ La vie dans les rivières
« La force et la joie sont revenues en moi, et j'explorai alors toutes les voies intérieures de l’Irlande, ainsi que ses grands lacs et ses rapides rivières brunes.
« Quelle joie de s'étendre dans trois centimètres d'eau et se laisser dorer au soleil, ou se protéger sous une corniche ombragée pour observer les petites créatures qui filent comme l'éclair. J'ai vu les libellules scintiller, s'élancer et tourner, avec un équilibre, une vitesse qu'aucune autre chose ailée ne connaît . Jai vu le faucon planer, fixer et fondre : il est tombé comme une pierre qui tombe, mais il n'a pas pu attraper le roi du saumon. J'ai vu le chat aux yeux froids s'étendre le long d'une branche au niveau de l'eau, impatient d'accrocher et de soulever les créatures de la rivière. Et j'ai vu des hommes.
« Ils m'ont vu aussi. Ils ont appris à me connaître et à me rechercher. Ils se sont postés en embuscade près des cascades que je gravissais comme un éclair d'argent. Ils m'ont tendu des filets, ils ont caché des pièges sous des feuilles, ils ont confectionné des cordes de la couleur de l'eau, de la couleur des algues - mais ce saumon avait un nez qui savait ce que ressentaient les algues et comment se déroulait une corde. Ils ont laisser dériver de la viande accrochée sur une corde aveugle, mais je voyais l'hameçon ; ils m'ont lancé des javelots et des lances qu'ils ont retirées avec une corde.
« J'ai reçu bien des blessures des hommes, bien des cicatrices douloureuses.
« Tous les animaux me poursuivaient dans les eaux et le long des rives. La loutre à la peau noire me poursuivait avec ardeur. Le chat sauvage essayait de me pêcher. Le faucon et les oiseaux aux ailes raides et au bec de lance plongeaient sur moi, et les hommes rampaient sur moi avec des filets de la largeur d'une rivière, de sorte que je n'avais aucun repos. Ma vie devint une course incessante, une blessure et une fuite, un fardeau et une angoisse de vigilance - et puis je fus pris. »
XI _ Cairill roi d’Ulster
« C’est le roi d'Ulster, Cairill le pêcheur, qui m'a pris dans son filet. Ah, comme il était heureux quand il m'a vu ! Il a crié de joie quand il a vu le gros saumon dans son filet.
« J'étais encore dans l'eau tandis qu'il tirait délicatement. J'étais encore dans l'eau tandis qu'il me tirait vers la rive. Mon nez toucha l'air et voulut reculer comme brûlé par le feu, et je plongeai de toutes mes forces dans le fond du filet, m'accrochant encore à l'eau qui m'aimantait, fou de terreur à l'idée de devoir quitter cette beauté. Mais le filet tint bon et je remontai.
« Sois tranquille, Roi de la Rivière », dit le pêcheur, « accepte ton Destin ».
« J'étais dans l'air, et c'était comme si j'étais dans le feu. L'air me pressait comme une montagne de feu. Il battait mes écailles et les brûlait. Il descendait dans ma gorge et m'ébouillantait. Il pesait sur moi et me serrait, de sorte que mes yeux semblaient sur le point d’exploser hors de ma tête, ma tête comme si elle allait bondir de mon corps, et mon corps comme s'il allait gonfler, se dilater et voler en mille morceaux.
« La lumière m'aveuglait, la chaleur me tourmentait, l'air sec me faisait me ratatiner et m'étouffer ; et, tandis que, grand saumon, j’étais étendu sur l'herbe, je tournais de nouveau mon nez désespéré vers la rivière et sautais, sautais, sautais, même sous la montagne d'air. Je pouvais bondir vers le haut, mais pas vers l'avant, et pourtant je bondissais, car à chaque élévation je pouvais voir les vagues scintillantes, les eaux ondulantes et ondulantes.
« Sois tranquille, ô roi des saumons, dit le pêcheur. Sois tranquille, cher ami. Laisse aller le courant. Oublie la berge vaseuse et le lit sablonneux où les ombres dansent en vert et en noir, et où le flot brun chante. »
« Et tandis qu'il me transportait au palais, il chanta un chant de rivière, un chant de malheur et un chant à la louange du Roi des eaux.
« Quand la femme du roi m'a vu, elle m'a désiré. Je fus placé sur un feu et rôti, et elle m'a mangé. Et lorsque le temps passa, elle me donna naissance, et je fus son fils et le fils du roi Cairill. Je me souviens de la chaleur et de l'obscurité, du mouvement et des sons invisibles. Je me souviens de tout ce qui s'est passé, depuis le moment où j'étais sur le grill jusqu'au moment où je suis né. Je n'oublie rien de ces choses. »
« Et maintenant, dit Finnian, tu vas naître de nouveau, car je te baptiserai dans la famille du Dieu vivant. »
Ici se termine l'histoire de Tuan, le fils de Cairill.
Et personne ne sait s'il est mort à cette époque lointaine où Finnian était abbé de Moville, ou s'il garde toujours son Dùn en Ulster, surveillant toutes choses et s'en souvenant pour la gloire de Dieu et l'honneur de l'Irlande.